Patrick Chamoiseau : Élargir l’horizon du vivant

Dans Frères migrants, Patrick Chamoiseau dresse un plaidoyer en faveur de l’hospitalité.

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H o ! Que les morts massives en Méditerranée nous dessillent le regard ! » Le texte que fait paraître aujourd’hui Patrick Chamoiseau procède d’une interpellation. À l’endroit des citoyens-lecteurs, mais aussi de lui-même. Il raconte, sur la quatrième de couverture, que son grand ami Édouard Glissant s’exclamait « On ne peut pas passer cela ! » chaque fois qu’un événement inacceptable survenait. « C’était pour moi toujours étrange. Nous ne disposions d’aucun pouvoir. Nous n’étions reliés à aucune puissance. Nous n’avions que la ferveur de nos indi__gnations. C’est pourtant sur cette fragilité, pour le moins tremblante, qu’il fondait son droit et son devoir d’intervention. Il se réclamait de cette instance où se tiennent les poètes et les beaux êtres humains.

Ces propos de Patrick Chamoiseau ne sont pas anodins, parce qu’ils constituent – même si tel n’était pas leur but a priori – une réponse aux innombrables prétextes que fourbissent tant d’écrivains pour ne pas se mêler es qualités des affaires de la cité, aux scrupules s’ajoutant les frilosités.

Que l’auteur de Texaco, prix Goncourt en 1992, l’un des écrivains majeurs de la littérature française, signe aujourd’hui Frères migrants est donc un acte essentiel. Celui-ci n’est pas sans liens avec son livre précédent, La Matière de l’absence [1], et ses scènes mémorielles dans la cale des bateaux des négriers, où l’on mourait en masse. « Nous pensions que le plus archaïque était loin derrière nous. » Erreur. Patrick Chamoiseau dresse ici un plaidoyer en faveur de l’hospitalité, richesse commune pour les migrants comme pour leurs hôtes, processus de créolisation du vivant. Mais il le fait en revitalisant une langue qui pourrait vite être convenue, loin des mots d’ordre politiques ou du sentimentalisme lyrique. S’il le fait en poète, ce n’est pas parce qu’il esthétise un discours, mais parce qu’il élargit l’horizon lexical et conceptuel. Autrement dit : Frères migrants est un grand livre de littérature. Il oppose ainsi la mondialisation, où l’économie impose sa « nuit sans sortie », à la « mondialité », terme emprunté à Édouard Glissant. Celle-ci « nous infuse la sensation d’un monde ouvert […], dont plus rien ni quiconque n’est le centre ni la périphérie, ni le maître ni l’esclave, ni le colon ni le colonisé, ni l’élu ni l’indigne, où seul règne l’incertain dans lequel nous tombons, et solitaires et solidaires, également désarmés, en sensible extension et jouvence poétique ». C’est d’une présence à l’Autre et à soi-même qu’il s’agit. Quand certains en font l’éloge, Chamoiseau affirme qu’« il n’est frontières qu’on n’outrepasse ». Il met en cause l’humanisme et les « valeurs » qui s’accommodent des destructions du libéralisme, prône l’idée de « Relation », qui fait éclater tous les verrous.

À lire Frères migrants, on prend conscience que les esprits rétrogrades qui reprochent aux homosexuels le « goût du même » sont en fait ceux qui ne veulent pas de l’altérité. D’autres acceptent l’étranger, mais il doit être exemplaire. Or, écrit l’auteur, « dans un écosystème relationnel, l’irruption d’une crapule n’ouvre à aucune punition collective. Tu ne saurais la punir plus que d’ordinaire au prétexte de l’accueil prodigué ».

Rien de vivant ne pouvant se déployer dans l’immobilisme, Patrick Chamoiseau ne fixe pas les termes de l’échange. « Aucun migrant ne transporte un pays, une culture, un absolu de langue, une religion complète. Uniquement les combinaisons utiles à sa survie […]. L’expérience évolutive qu’est désormais l’Autre ne saurait être élucidée une fois pour toutes, identifiée ni d’emblée ni d’avance ». Combien ces lignes sont bienfaisantes quand le ciment des certitudes, quelles qu’elles soient, solidifie la pensée !

Frères migrants ne donne certainement pas de leçon à quiconque, mais il s’adresse à chacun de nous, à notre responsabilité collective et individuelle. Ainsi, Patrick Chamoiseau fait œuvre émancipatrice, concluant son livre par « une déclaration des poètes », ouvrant un devenir commun d’une portée universelle.

[1] Seuil, 2016. Voir Politis n° 1425 (27 oct. 2016).

Frères migrants, Patrick Chamoiseau, Seuil, 137 p., 12 euros.

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