Les coquelicots, le climat et la croissance

Il est possible de restaurer le monde vivant et de réduire les inégalités sans recourir à la croissance.

Jean Gadrey  • 26 septembre 2018 abonné·es
Les coquelicots, le climat et la croissance
© photo : CHRISTOPHER FURLONG / GETTY IMAGES EUROPE / GETTY IMAGES/AFP

De nombreux appels sur les enjeux environnementaux ont marqué la période récente. Il faut dire que l’été a été chaud, au propre comme au figuré, sur le front des dommages écologiques et des constats d’un « effondrement » en cours. Des institutions peu portées au catastrophisme, Nations unies comprises, se sont prononcées en faveur de mesures fortes et urgentes. Plus récemment, l’appel « Nous voulons des coquelicots » contre les pesticides empoisonneurs des humains et du vivant pourrait bien être signé par des centaines de milliers de citoyen·ne·s, témoignant d’une montée de la prise de conscience de risques collectifs vitaux et proches.

Mais c’est un autre appel sur lequel j’insisterai. Car, en amont de ces turbulences écologiques devenues violentes, on trouve un mode de production et de consommation « fauteur de troubles », le capitalisme, et une quasi-religion qu’il est parvenu à inculquer au plus grand nombre, avec comme grands prêtres des économistes et l’appui des médias sous contrôle. Son premier commandement : la croissance est une exigence permanente, c’est la solution à tous les problèmes sociaux et même écologiques (la croissance « verte »). Les économies mondiales sont dopées à la croissance. Mais, comme elles sont en manque, elles souffrent. Et avec elles, les peuples. Or, voici un extrait de la tribune collective (1) signée par plus de 200 universitaires européens et publiée le 16 septembre dans Libération comme dans la plupart des pays européens :

« Au cours des sept décennies passées, la croissance s’est dressée comme l’objectif économique premier des nations européennes. Mais, si nos économies ont grandi, l’impact négatif sur l’environnement a augmenté en rapport […]. Il n’y a aucun signe que l’activité économique soit en voie de découplage avec l’usage des ressources ou la pollution à l’échelle qui serait requise […]. La croissance économique européenne pourrait bien s’enrayer définitivement dans moins d’une décennie. Aujourd’hui la réponse politique consiste principalement à essayer de l’entretenir par la dette, l’affaiblissement des régulations environnementales, l’extension des heures de travail et des coupes dans les systèmes de protection sociale […].

La bonne nouvelle est qu’au sein de la société civile et des sphères scientifiques un mouvement post-croissance a émergé […]. Un réseau de recherche européen fédère des travaux montrant qu’il est possible d’améliorer la qualité de vie, de restaurer le monde vivant, de réduire les inégalités et de fournir des emplois décents en nombre suffisant sans recourir à la croissance économique. »

Les coquelicots et les bleuets, les abeilles et les vers de terre, le climat et l’eau, l’air en ville et ailleurs, les forêts et les sols, les océans et leurs espèces vivantes, mais aussi la protection sociale, le droit à un emploi digne et les services publics sont autant de biens communs qui n’ont aucune chance d’être restaurés s’ils restent sous la coupe du capitalisme et si le dogme de la croissance reste en vigueur. Des alternatives existent déjà. Leur généralisation suppose une bifurcation globale que seule une mobilisation globale peut susciter.

(1) « Europe : ne plus dépendre de la croissance ».

Jean Gadrey Professeur émérite à l’université Lille-I

Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.

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