L’humanité, une…

Le romancier Luc Lang, prix Médicis 2019, analyse comment la pandémie du coronavirus fait définitivement prendre conscience aux habitants de la Terre qu’ils sont interdépendants et appelle à des combats communs et renouvelés contre les politiques destructrices et prédatrices.

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Plutôt que de raconter mon expérience du confinement qui me semble sans aucun intérêt, j’ai préféré livrer ici quelques réflexions sur ce que nous vivons ensemble. Je me suis notamment intéressé à trois des plus graves pandémies du XXe siècle. Pour deux d’entre elles, l’OMS, créée en 1948, existait déjà, mais nos gouvernants et nos médias avaient alors réagi très différemment. Que l’on se souvienne :

– La grippe espagnole, si mal nommée, qui fit entre 1918 et 1919 entre 25 et 100 millions de morts selon les données. Seule l’Espagne, qui n’était pas engagée dans le conflit de la Première Guerre mondiale, ne censura pas l’information, d’où le surnom qu’on donna à cette grippe dont le virus serait originaire du Kansas (États-Unis).


– Plus récemment la grippe asiatique de 1957-1958, qui causa entre 1 et 4 millions de morts dans le monde, entre 25.000 et 100.000 en France sur une population de 46,6 millions d’habitants, touchant principalement les adolescents.

– Enfin la grippe de Hongkong de l’hiver 1969 qui provoqua en France en seulement deux mois le décès de 31.000 personnes, sur une population de 50 millions d’habitants. Et qui fit, toujours selon des données fort variables, entre 1 et 4 millions de morts dans le monde.
 Pour ces deux dernières pandémies, la presse en parla très peu et sur un ton désinvolte, alors qu’on ne savait quoi faire des corps et que les témoignages de médecins hospitaliers évoquent à l’époque des pathologies respiratoires aux effets terrifiants. Est-ce à dire que nos dirigeants actuels seraient envahis d’un sentiment puissant d’humanité, préoccupés avant tout de la santé de leur population?

11 septembre 2001

Avant même d’évoquer notre situation historiquement exceptionnelle, il me faut faire un détour par un événement majeur qui s’est imposé dès l’ouverture du troisième millénaire, dramatique puisqu’il s’agissait de victimes civiles et innocentes, mais surtout technique puisqu’il a marqué le franchissement d’un seuil dans notre manière à nous les Terriens d’être contemporains, c’est-à-dire littéralement de partager le même temps.

Je pense ici au 11/09 qui inaugura une toute nouvelle puissance de la communication visuelle. Celle d’une médiation totalitaire d’un seul événement à l’échelle de la planète, quelles que soient les langues, les cultures, les géographies, nous rendant contemporains des mêmes images exactement à la vitesse de l’électricité lumière.
 La question n’était pas celle de la « gravité quantitative » de l’événement : un peu plus de 3.000 décès. D’autres drames contemporains étaient et sont quantitativement plus graves. Rwanda : 1 million de morts. RDC : 5 millions de morts. Irak : plus de 1 million de morts. Liberia, Tchétchénie, Darfour, aujourd’hui la Syrie... La liste est sans fin, chaque mort violente est un meurtre, chaque mort civile une tragédie, au cœur de territoires peuplés de déportés-mutilés-handicapés-affamés...

L’événement majeur donc, ce mardi 11 septembre 2001, était la possibilité technique de nous faire vivre la même expérience affective d’un drame vécu par d’autres. Et ce en temps réel, depuis l’instant de la collision des tours du World Trade Center jusqu’à la mort des assiégés pris au piège. L’image électrique nous a précipités dans le même temps, en boucle, nous y étions, bouclés, chacun sachant précisément, en ce 11/09, de quoi sa vie était faite. Nos rétines soudain irradiées par le même foyer hertzien ou numérique situé en un point très précis du globe : la pointe de Manhattan.

Un présent universel

La spectacularisation planétaire instantanée de l’instant X était accomplie, la technique télévisuelle venait nous traquer dans l’intimité de notre vie et de notre présent, nous faisant entrer dans un présent universel dont nous n’étions plus du tout la cause, devenus dès lors purement passifs et désemparés, emportés dans un flux d’images et de sons qui nous dispersait et nous perdait, alors rendus contemporains mais dans l’isolement, la séparation, et la passion triste, aurait dit Spinoza. L’universel instant que nous partagions nous immobilisait, nous pétrifiait dans la même vague d’ondes, le regard tourné vers le même point, à la manière des Pompéiens pris dans la lave du Vésuve...

Ce fut cela, l’événement technique majeur qui ouvrit au troisième millénaire. Mettre la planète en état d’hypnose, avec des images et des paroles virales concernant l’histoire d’un jour dans un quartier de New York, à la pointe de Manhattan... 
On sait quel abyssal profit en tirèrent les gouvernants états-uniens. Qui semèrent le mensonge, la mort, le chaos et les guerres dans tout le Moyen- Orient, convoitant les richesses pétrolières de l’Irak, construisant un duo mortifère avec l’Arabie saoudite, et un leadership quasi absolu sur ces territoires. Les morts civils se chiffrant par millions dans des villes et des campagnes détruites, faisant éclore plus que jamais la haine de l’Occident…

Covid-19

Aujourd’hui, nous franchissons un nouveau seuil puisqu’un véritable virus prolifère à présent à tous les étages, qui pénètre nos tissus, nos poumons au point qu’on en meure. Ce coronavirus s’étend réellement à la surface de la planète, ce ne sont plus seulement les images et les paroles virales de nos médias qui tournent en boucle et qui bouclent notre attention. Nous les Terriens sommes physiquement bouclés, nos corps, nos esprits, nos mouvements, notre travail, puisque près de quatre milliards d’individus sont en cessation d’activité.

Ainsi nos médias et nos réseaux sociaux peuvent s’appuyer ici sur une réalité pandémique avec les conséquences dont nous souffrons (décès en grand nombre, confinement et chômage), pour intensifier suffisamment leur puissance intrusive et leur bouclage viral, au point que plus aucune information ou presque ne circule qui ne soit liée au Covid-19. Qu’en est-il, pour ne prendre que cet exemple, de la guerre en Syrie et du sort des réfugiés d’Idlib, qui ont fait la une jusqu’au 15 mars ?

Ce bouclage totalitaire des médias n’a cependant pas que des effets négatifs, et nous comprenons mieux l’humanité soudaine dont nos dirigeants sont pénétrés. Des gouvernants occidentaux, particulièrement Donald Trump, Boris Johnson ou Jair Bolsonaro, ont été fort tentés de préserver la marche de leur économie en ne prenant aucune mesure de confinement, calculant assez vite qu’entre le taux de mortalité du Covid-19 et les pertes financières de leur économie, on pouvait sacrifier une frange de la population transformée en chair à virus... C’est précisément l’impact médiatique viral du coronavirus qui les a contraints à s’aligner (beaucoup trop tard, certes) sur des décisions sanitaires prises en Asie et en Europe.

Sur la bombe atomique

Ainsi la pandémie qui nous boucle aujourd’hui, tout autant médicale que médiatique, offre au moins deux leviers dont il faut s’emparer d’urgence.


– D’ une part, elle oblige nos gouvernants à choisir la santé et la survie des populations au détriment de leur économie de croissance à tout va. Nous pouvons nous en réjouir, c’est une première.

– D’autre part, il est nécessaire de considérer son autre effet vertueux en opérant un détour par Günther Anders et son analyse de l’existence de la bombe atomique. Il a longuement écrit sur le nucléaire civil et le nucléaire militaire (cf. L’Obsolescence de l’homme, tomes 1 et 2), montrant combien leur découverte, leur application et leur possible usage font de nous, indifféremment et universellement, des êtres en sursis. L’existence de la bombe atomique nous permet, dans la sidération et l’effroi, de passer de l’axiome « Tout homme est mortel » à celui de « Nous n’aurons jamais été » qui ferait disparaître toute présence vivante, toute histoire humaine et même toute idée de mort à la surface de la planète.

Le déclenchement de l’arme nucléaire équivaudrait à une mort au carré, à la mort de la mort même. La seule vertu qu’il note à la présence de l’armement atomique, je cite :

La bombe a réussi là où les religions et les philosophies, les empires et les révolutions avaient échoué : elle a vraiment réussi à faire de nous une humanité. Ce qui peut tous nous toucher nous concerne tous. Le toit qui s’effondre est devenu notre toit à tous. (Tome 1, page 343)

Pour une fois donc, il est impérieux d’insister, à côté de l’éventualité redoutée d’une guerre nucléaire sans retour, et au-delà bien sûr de la profonde tristesse qui nous touche en emportant nos proches, un virus planétaire et les images qui s’en nourrissent, l’accompagnent et le dilatent, nous offrent l’opportunité, sinon la chance de comprendre que l’humanité est une, que nous sommes tous du même genre, humain, précipités dans le même combat sanitaire, le même confinement, le même paysage de ces mégapoles désertes, les mêmes informations virales, au point de conduire le secrétaire général de l’ONU à demander la cessation de tout conflit et de toute guerre à la surface de la planète. Parce que, précisément, ce n’est pas d’une guerre qu’il s’agit. Quel contresens ! Quel grave fourvoiement en ce moment où le combat thérapeutique est le même pour l’ensemble du genre humain que de répéter à l’envi que nous sommes en guerre...

Nous sommes un seul genre…

Guerre de territoires, guerre de religions, guerre de modèle politique, guerre économique, aucune guerre n’entre dans la définition de l’événement que nous vivons ici, ni dans l’action collective ni dans l’action individuelle qui nous requièrent, qui réclament au contraire : solidarité, responsabilité, civisme, compassion, humanité. C’est bien d’une pandémie et non d’une guerre qu’il s’agit !

Nous pouvons prendre enfin conscience que nous sommes un seul genre, découvrant en dessous, à côté, au-delà de cet ordre mondial de la finance et du profit, que si nous ne collaborons pas entièrement d’un point de vue médical, alimentaire, logistique, économique et financier, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, nous ne nous en sortirons pas, puisque le virus court, court, et qu’abandonner à leur sort des migrants, des réfugiés, des sans-logis, un pays tout entier au désastre épidémique et sanitaire, c’est nous garantir de perpétuer la pandémie, celle-ci comme d’autres à venir.

Questions persistantes

Si notre communication planétaire, qui englobe aujourd’hui nos médias officiels et nos réseaux sociaux, peut faire émerger, à la faveur du Covid-19, l’intime conviction d’une seule humanité, elle ne fournit cependant pas d’outils de réflexion et d’action pour agir. Elle nous accable de mauvaises nouvelles et nous submerge de réflexions, d’analyses et d’expertises plus ou moins fantaisistes qui s’annulent à mesure, et dans lesquelles nous nous enlisons, nos dirigeants ne cessant de se contredire en réitérant comiquement que tout est sous contrôle et nos scientifiques, pour les plus honnêtes, reconnaissant que nous savons fort peu de chose de ce virus et qu’un vaccin ne se fabrique pas en quelques semaines, qu’il y a des délais d’expérimentation et qu’on ne peut accélérer le temps...

Pour nous, il s’agit bien sûr de transformer cette conscience nouvelle qui nous lie en un levier puissant. Un levier afin de défendre des acquis qui semblaient au lendemain de la Seconde Guerre mondiale aller de soi, et inventer simultanément un autre monde.

L’importance des services publics

Faut-il rappeler l’importance des services publics ? Qu’ils sont là pour pallier les inégalités sociales en des domaines aussi fondamentaux que la santé, l’éducation, les transports, la justice, la police, afin de constituer un corps social apaisé et riche de potentialités de création, d’invention et de sociabilité ? Que peut-on exiger d’une population privée de ces services ? Où se soigner coûte trop cher, où s’éduquer, faire des études, apprendre un métier deviennent inaccessibles, où les transports publics qui irriguent tous les territoires disparaissent, où la justice fiscale, pénale, civile, ne peut être rendue faute de personnel, où les policiers sont de moins en moins les « gardiens de la paix » et de la loi, progressivement remplacés par un personnel de zone grise, employé dans des agences privées au service des intérêts de puissantes multinationales ?

Si l’on s’en tient à la question de la santé, au centre aujourd’hui de nos préoccupations planétaires et quotidiennes, combien en France de cris d’alarme ont été lancés par nos personnels hospitaliers depuis une dizaine d’années, auxquels nos gouvernants répondent obstinément par un silence courtois, volontiers accompagné de coups de matraque et de gaz lacrymogènes, entre autres. 100.000 lits d’hôpitaux ont été supprimés en dix ans alors que la population a crû de plusieurs millions. Les hôpitaux ferment, les services sont désorganisés, asphyxiés faute de crédits. Nous avions la meilleure médecine publique, le taux d’espérance de vie le plus élevé au monde, il y a vingt ans... Répétons-le inlassablement aux nouvelles générations qui sont nées dans le dénigrement gouvernemental de la santé publique.

À l’échelle locale, à l’échelle de la planète

Pour ne prendre qu’un exemple local, pourquoi faut-il que la mortalité dans le 93 soit, à la faveur du Covid-19, deux fois supérieure à celle de Paris ? Pourquoi la population d’un habitat beaucoup plus concentrationnaire dispose de deux fois moins de lits d’hôpitaux ? Alors que cette population, majoritairement plus pauvre, continue d’emprunter les transports en commun, requise pour aller travailler, le plus souvent dépourvue des protections sanitaires contre l’épidémie ? Manutentionnaires, livreurs, vendeurs, caissières, aides-soignantes, techniciens de surface, éboueurs... Un personnel précaire, mal rémunéré, méprisé, celui qui permet à notre société de vivre correctement le confinement, parce que nos poubelles sont vidées, nos rayons alimentaires pourvus, nos courriers distribués, notre eau potable, notre gaz, notre électricité acheminés ? Comment peut-on fonder une société sur de tels principes ? Comment peut-on imaginer même qu’une telle organisation soit pérenne ?

Si l’on abordait la question, cette fois à l’échelle planétaire, sachant que le continent africain, le plus riche du monde en matières premières, est le plus miséreux, le plus affamé, le plus dépourvu face à la pandémie, ce continent dont l’Occident tire les plus précieuses sources de son abyssal enrichissement, comment fonder ainsi un ordre du monde qui ne soit pas explosif et belliciste ?

Leurs critères de production et de profits

Et comment peut-on, cette fois, à l’échelle du vivant, faune et flore comprises, imaginer perpétuer un monde viable fondé sur l’exploitation sans frein des ressources, la marchandisation et le tripatouillage cellulaire des espèces vivantes (20% des gènes humains font déjà l’objet de brevets), la destruction implacable de notre planète, sans que rien n’en réchappe, ni la terre, ni l’eau, ni l’air qu’on respire ?

Ce que cette pandémie nous révèle avec éclat et relief, comme une soudaine mise au point de la bonne focale. Nos gouvernants n’ont pas subitement découvert les valeurs humanistes. Ils ont reculé devant un virus et des informations virales qui ont maillé la planète, ils ont dû mettre la santé de leur population au premier plan. Parce qu’une population malade, trop malade ne peut travailler pour eux. Mais ils n’ont renoncé en rien à leurs critères de production et de profits. Prêts à reprendre le plus urgemment possible l’exact chemin de l’austérité commune et de l’enrichissement personnel. En mutualisant les pertes et les dettes, et en privatisant les profits.

Invention politique

Une dernière question. Comment ont-ils pu soudain trouver des centaines de milliards pour sauver leur économie alors qu’ils n’ont pu en trouver le centième pour maintenir la qualité de nos services publics, en France et dans toute l’Europe ? Qui faisait justement à l’origine de la création d’un espace européen, un modèle possible de société républicaine, un modèle social pour la planète ? Un immense travail de refondation et d’invention politique nous attend.


La Terre est si belle ! Nous sommes en avril, le céanothe de mon jardin fleurit, c’est un arbre ruisselant de fleurs d’un bleu intense, une bonne centaine d’abeilles s’y installent pour butiner sans relâche, dans un bourdonnement sourd qui ne faiblit pas. Cet arbre, grâce à toute sa puissance florale, œuvre donc activement chaque année à la fabrication du miel dans les ruches de Montreuil. M’offrant de participer à la vie de ma cité, d’en être, modestement, contemporain.

Ce texte a été initialement publié dans le Montreuillois, le journal de la ville de Montreuil.


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