Les statistiques ethniques en France : une nécessité

Entre une république daltonienne qui ne distingue pas les couleurs et des quotas à l’américaine, il existe une troisième voie : plus de données ethniques pour une meilleure prise de conscience des discriminations. L’expérience britannique est riche en enseignements.

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L’assassinat de George Floyd à Minneapolis il y a trois semaines ressemble de plus en plus à ce que les politologues Ruth and David Collier ont baptisé des « critical junctures » : des moments charnière qui rendent un changement politique ou social possible, et même probable. Les mouvements antiracistes du monde entier, des Etats-Unis à l’Australie en passant par le Proche-Orient et l’Amérique Latine, ont saisi la portée symbolique de cette tragédie pour remobiliser, chacun à leur manière, leurs opinions publiques autour de la lutte contre les discriminations.

C’est le cas en France, où cet acte haineux a immédiatement fait écho à la mort tragique d’Adama Traoré aux mains de la police en 2016, et où les discriminations raciales ont fait un retour fracassant dans le débat public, provoquant des réactions tous azimuts de ceux qui réfutent l’idée même d’un racisme systémique sur le territoire de la République.

Débattre sereinement du racisme qui imprègne la société française est une tâche particulièrement ardue, voire impossible. Pas seulement parce que le sujet déchaîne les passions – c’est le cas partout ailleurs – mais surtout parce qu’en l’absence de statistiques ethniques, interdites par la loi, repose presque exclusivement sur des opinions, et sur les cas individuels d’actes à caractère raciste rapportés par la presse.

Les opinions sont formées à l’emporte-pièce et biaisées par les parcours individuels et les idéologies de chacun·e. Les cas individuels, bien qu’utiles pour illustrer le problème du racisme en France, ne sont pas généralisables, et sont souvent le sujet d’affaires judiciaires en cours rendant tout jugement prématuré et en rupture avec le principe de la présomption d’innocence.

Personne en France ne milite pour un système de quotas

La collecte de statistiques ethniques est très strictement encadrée en France, par la loi « Informatique et libertés » de janvier 1978 ainsi qu’un cadrage du Conseil Constitutionnel de 2007, et autorisée uniquement pour des cas très précis, notamment pour des projets de recherche scientifique. Ceux-ci sont rares : les demandes de dérogation sont longues et tortueuses, et les recherches portant sur les origines ethniques sont depuis longtemps stigmatisées dans le monde universitaire en France.

Les opposants aux statistiques ethniques ont un discours bien connu et bien rodé : les données sur les origines auront pour conséquence « d’ethniciser » le débat ; elles sont un cheval de Troie pour les partisans d’une « affirmative action » à l’Américaine, et de quotas ethniques dans les universités, la police ou les conseils d’administration ; etc.

Ces arguments sont sans fondement et semblent ne pas saisir l’enjeu. Personne en France ne milite pour un système de quotas, et surtout pas les personnes racisées dont le cheval de bataille est l’égalité des chances. De surcroit, les politiques de discrimination positive ont montré leurs limites et ont rarement eu les effets escomptés.

Des chiffres qui mettent les décideurs face à leurs responsabilités

D’autres modèles existent, et sont riches en enseignements. C’est le cas du Royaume-Uni, où je réside depuis 15 ans, et où les statistiques ethniques sont monnaie courante sans pour autant être associées, de près ou de loin, à des politiques de quotas. Le recensement de 1991 a été le premier à inclure des questions sur l’origine ethnique des individus. Depuis, cette pratique s’est généralisée dans tous les segments de la société : système de santé, universités, monde du travail, représentation politique, télévision, culture, etc. Elle a permis l’émergence d’une vaste littérature scientifique sur les questions liées aux communautés « BAME » (« Black, Asian & Minority Ethnic »), en termes de représentativité, de discriminations et d’inégalités. Ces études ont amené à une prise conscience graduelle, secteur par secteur, des barrières spécifiques auxquelles font face les individus issus de minorités visibles outre-Manche.

Par exemple, un rapport choc récemment publié par l’agence britannique de santé publique montre que les habitants originaires du Bangladesh ont le taux de mortalité lié au COVID-19 le plus élevé du pays, et que les communautés BAME sont nettement plus vulnérables face au virus et aux conséquences du confinement que les populations blanches. Autre exemple : un rapport publié par l’ONG Save the Children (où je travaille) sur la diversité de ses employés montre que si celle-ci reflète globalement la composition ethnique du pays, qui est à 84% blanche, elle est cependant beaucoup moins représentative de celle de Londres, où se situent la plupart de ses bureaux, et où plus de 40% de la population se définit comme non-blanche. Dans un cas comme dans l’autre, des mesures de correction sont envisagées et débattues, comme des stratégies de dépistage pour le COVID-19 ciblant plus efficacement les populations à risque, ou des initiatives visant à faire évoluer la culture organisationnelle dans les entreprises. Les chiffres ont le pouvoir mettre les décideurs face à leurs responsabilités.

L’absence de statistiques ethniques alimente le déni

Soyons clairs : la collecte de données ethniques au Royaume-Uni n’est pas sans controverse, et est régulièrement le sujet de débats politiques et techniques parfois houleux. La dichotomie Blanc-Noir est-elle pertinente ? L’ethnicité et la couleur de peau peuvent-elles être amalgamées ? Comment représenter la diversité « noire » de Grande-Bretagne, puisque les expériences vécues des habitants originaires du Nigeria, des Caraïbes et de Somalie diffèrent assez largement ? Comment refléter la diversité « blanche » du Royaume-Uni dans un pays où les accents régionaux sont facteurs de discrimination depuis des siècles au détriment des Gallois, des Écossais ou des Irlandais ?

Loin d’avoir mis un frein à la collecte de données ethniques, ces passionnants débats ont contribué à un enrichissement graduel de ces outils statistiques. La France gagnerait beaucoup à s’inspirer de ces expériences. Déjà, quelques rares études sur le délit de faciès dans l’hexagone sont disponibles, comme celle publiée par le Défenseur des Droits en 2017 qui révèle un racisme ordinaire largement répandu dans la police. L‘étude phare « Territoires et Origines » de 2009 est aussi un pas intéressant, quoique timide, dans cette direction. Ces exercices méritent d’être approfondis, élargis et répétés à intervalles réguliers.

De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui en France pour assouplir les règles relatives à la collecte de données ethniques, en formulant des propositions concrètes. Écoutons-les. Il est parfaitement illusoire de penser pouvoir régler un problème aussi complexe et multidimensionnel que le racisme sans pouvoir le quantifier, l’étudier, mettre des mots sur les choses. L’absence de statistiques ethniques alimente le déni. On ne combat pas le racisme à l’aveuglette.


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