« Les haines se répandent comme des tubes musicaux »

Cibler l’islam ne permettra pas d’endiguer le phénomène d’une « violence gratuite », nourrie à l’échelle planétaire, via Internet, par une « solidarité par la haine », alerte Raphaël Liogier. Cela risque même « d’accentuer les angoisses ».

Auteur de nombreux essais (1) sur les religions et les violences qui s’en réclament, Raphaël Liogier assume une lecture psychologique et sociale de l’extrémisme, et alerte sur les impensés de la lutte actuelle contre le terrorisme. Une analyse de plus en plus difficile à porter publiquement, qui expose son auteur, à son tour, à la violence des réseaux sociaux.

Comment qualifiez-vous ce qui s’est passé le 16 octobre ?

Raphaël Liogier : C’est difficilement qualifiable. C’est une folie furieuse à laquelle les humains peuvent s’adonner pour des raisons complexes de frustration, liées à l’ego, qui confinent à la psychiatrie. Elle s’exprime en plus avec un désir d’exhibition qui est caractéristique de notre société. Daech, en son temps, exhibait ses meurtres en Syrie même ou en Irak pour servir une stratégie politique destinée à faire impression en Occident et créer une angoisse générale. On ne retrouve plus cette stratégie. L’exhibition ne répond qu’au désir de vengeance et de revanche.

Comment lutter contre la haine qui circule sur Internet ?

C’est une question compliquée et un des enjeux majeurs du XXIe siècle. Nous assistons à l’émergence de ce que j’appelle une « culture de l’anxiété ». Elle infuse via Internet et entraîne une énorme violence. Aujourd’hui, on ne construit plus seulement son identité dans des territoires circonscrits, comme l’église, la nation, le quartier, la ville, etc. On ne la construit plus non plus de manière interterritoriale, comme le faisaient les diasporas – « Je suis né à un endroit et je porte ce territoire ailleurs. » Il existe des identités déterritorialisées : on échange avec des gens nos désirs et nos fantasmes en temps réel, on fait grandir nos frustrations, sans qu’il y ait de distance, ni géographique ni psychique. Cela peut nourrir une forme de haine pour son voisin de palier, dont on se sent loin, et une proximité avec quelqu’un qui habite à l’autre bout du monde, parce qu’on partage une même passion ou un sentiment d’appartenance. Des communautés globales se créent et en particulier des communautés de haine globales. Des vents de réactions font résonner à l’échelle planétaire des événements de faible importance et les haines se répandent comme des mèmes ou des tubes musicaux.

Au Canada, plusieurs attentats ont été commis par des « Incel », pour involuntary celibate, les « célibataires involontaires » [7 attaques depuis 2014 causant une trentaine de morts, NDLR]. Ces gens estiment qu’il est anormal que les femmes n’acceptent d’avoir de relations sexuelles qu’avec les hommes qu’elles estiment les plus beaux, les plus forts ou les plus séduisants. Ils réclament donc un droit au viol. Ce mouvement suscite moins de peur que les attentats islamistes, parce que le phénomène est moins massif et qu’il ne contient pas toute la symbolique de la civilisation chrétienne qui serait menacée par l’Islam, une angoisse qui existe depuis le Moyen Âge en Occident. Mais le profil des individus qui commettent ce type de violence est très proche des profils des jihadistes.

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