Ministres à responsabilité limitée

La règle universelle de la responsabilité individuelle n’est pas si intangible que ne le suggèrent ses champion·nes.

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L’un des piliers du néolibéralisme est, comme on le sait, l’affirmation que tout, en ce bas monde – à part peut-être l’éruption du Karamako –, relève d’abord et avant tout de la seule responsabilité des seul·es individu·es.

C’est cette conviction qui a par exemple permis à MM. Joffrin et July d’expliquer à la fin du siècle dernier, dans un hors-série du quotidien Libération paru en 1984, que « la crise » économique dans laquelle des millions de vies allaient être broyées constituait une formidable occasion de se réinventer en créant sa petite entreprise – comme avait si bien su le faire avec son Puy-du-Fou l’excellent M. Villiers, devant qui, dès lors, les deux susnommés s’étaient pâmés d’abondance.

La conséquence, évidemment, fut que celles et ceux que n’enflammait pas l’idée de se lancer à corps perdu dans le jenepensequ’àmagueulisme et la concurrence de tou·tes contre tou·tes se trouvèrent immédiatement classé·es dans la sous-catégorie des losers et portraituré·es en parasites vautré·es dans l’assistance publique.

Cette représentation profondément dégueulasse est bien sûr celle qui prévaut toujours trente-six ans plus tard : l’actuel président de la République française, Emmanuel Macron, l’a même portée vers de nouveaux apogées, en déclarant par exemple, dès le 3 juillet 2017 (un mois et demi, donc, après son élection), qu’il entendait bien sûr « protéger les plus faibles » – mais en précisant aussitôt qu’il n’allait pour autant pas les « transformer en mineurs incapables, en assistés permanents de l’État », mais bien plutôt « leur redonner, et à eux seuls, les moyens de peser efficacement sur leur destin ». (Ainsi fit-il, par la suite, en dépossédant les pauvres d’une part de leur APL pour mieux nantir les riches d’une suppression de leur ISF.)

Et depuis quelques mois le même M. Macron n’en finit plus de nous remontrer, dans un registre assez voisin (et après nous avoir d’abord prescrit de ne surtout pas « modifier » pour si peu « nos habitudes de sortie »), que c’est de nous – et de nous seul·es – que dépend le contrôle de l’épidémie de Covid-19, qui a déjà tué dans notre pays plus de 50 000 personnes.

Mais nous constatons ces jours-ci que cette règle prétendument universelle de la responsabilité individuelle n’est pas si intangible que ne le suggèrent ses champion·nes.

Car, en dépit de la gravité des violences policières qui auront (encore) ponctué ce mois de novembre 2020, MM. Didier Lallement, préfet de police de Paris, et Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, dont ces scandales disent pourtant jour après jour (et dans le meilleur des cas) l’insuffisance, sont encore et toujours regardés, quant à eux, comme totalement irresponsables des brutalités perpétrées sous leur double tutelle, et toujours en poste, par conséquent.

Mais il est vrai aussi que, s’il prenait enfin la décision de sanctionner leur impéritie, le chef de l’État français, remontant chaque échelon de la chaîne hiérarchique, se trouverait inévitablement confronté à l’obligation morale d’infliger finalement un blâme à Emmanuel Macron.


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