La valeur de l’eau

Aucun prix ne peut en mesurer l’importance.

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L’Unesco vient de publier un rapport sur « la valeur de l’eau (1) ». Elle se saisit de cette question afin de préserver la ressource, de la rendre accessible à tous les humains, quand 2,25 milliards d’entre eux sont dépourvus d’eau potable et 3,4 milliards de systèmes d’assainissement. Le rapport commence bien : « La valeur de l’eau est inestimable » et il faut tenir compte de ses multiples aspects, économique, moral, culturel, qui ne peuvent être réduits au premier. Mais on déchante vite car, bien qu’inestimable, « il est essentiel de reconnaître, de mesurer et d’exprimer la valeur de l’eau » et, « en termes d’évaluation, l’économie reste une science pertinente, puissante et influente ». Et la cause de la dégradation de l’eau serait de ne pas lui « attribuer assez de valeur ». Aussi, tout ce qui n’est pas économique sera ramené à de l’économie.

La valeur est définie par un bric-à-brac qui fait la somme de valeurs d’usage direct et indirect, d’option, de transmission, d’existence, de valeur de change, d’utilité, de valeur émotionnelle, relationnelle, résiduelle. On nous parle de valeur en soi et de valeur fournie, et on croit comprendre qu’il y aurait une valeur économique intrinsèque de l’eau et une valeur économique qu’elle produirait. Le prix est distingué de la valeur, mais on ne sait pas par quoi, sinon qu’on examine les coûts d’infrastructures de barrages, de réseaux ou de la pollution, ce qui n’a rien à voir avec une valeur en soi de l’eau, puisqu’il s’agit de sa production en vue de son utilisation. Le rapport additionne tout pour calculer la « valeur économique totale » et conclure qu’« il est extrêmement difficile de déterminer la “véritable” valeur de l’eau ».

Et pour cause ! Il n’existe aucun dénominateur commun capable de mesurer monétairement les nombreux éléments identifiés : l’économique, l’éthique et le culturel sont incommensurables (2). Pourquoi les institutions internationales et les économistes néoclassiques de l’environnement s’entêtent-ils dans cette voie consistant à « évaluer la valeur de la nature » ? Pour trois raisons principales.

Parce qu’ils ignorent les fondements de la critique de l’économie politique, laquelle pose comme irréductible la valeur d’usage d’un bien, a fortiori d’un bien naturel, à une valeur marchande, et qui montre l’absurdité de l’addition d’une prétendue valeur économique intrinsèque de l’eau – une fiction – et de son coût de production. L’eau étant vitale pour les êtres vivants, aucun prix, sinon infini, qui n’aurait aucun sens, ne peut en mesurer l’importance.

Parce qu’ils confondent la valeur ajoutée par le travail « produisant » l’eau ou utilisant l’eau avec une valeur ajoutée par l’eau – une autre fiction, dite valeur des services écosystémiques (pollinisation, photosynthèse). L’eau est une richesse, mais sa valeur est socialement construite et n’est pas naturelle.

Enfin, parce que toutes ces confusions préparent le terrain idéologique pour faire accepter l’idée que l’eau et les ressources en général sont un « capital naturel » qu’il faut rentabiliser et dont la protection exige l’instauration d’un droit de propriété. Le journal Les Échos du 9 février ne s’y trompe pas en titrant : « Comment l’eau est devenue un actif financier ».

(1) www.unesco.org/reports/wwdr/2021/fr/download-the-report

(2) Cf. Jean-Marie Harribey, La Richesse, la Valeur et l’Inestimable, Les Liens qui libèrent, 2013.


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