Premières réponses à la haine en ligne anti-asiatique

Le racisme anti-asiatique explose en Occident, en témoignent les récentes attaques d’Atlanta (USA). À Paris, le 24 mars, cinq jeunes étaient jugés pour des tweets appelant à la haine envers « les Chinois ». Ces faits suscitent une réflexion sur les pistes en matière de lutte contre le racisme en ligne et, plus généralement, contre toute forme de discrimination.

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J’ appelle tout (sic) mes renois et tout (re-sic) mes rebeus du 91, 92, 93, 94, 95 à agresser chaque chinois qu’ils croiseront dans la rue. » Ce tweet fait partie des messages de haine diffusés par différents comptes Twitter, le soir de l’annonce du deuxième confinement, fin octobre. Les associations antiracistes ont tout de suite réagi et le parquet de Paris a ouvert une enquête dans la foulée. Suite à ce déchaînement de haine en ligne, des Asiatiques de France ont été violentés.

Le procès de cinq jeunes « twittos » s'est tenu le 24 mars au tribunal judiciaire de Paris, soit cinq mois après les faits, signe de l’émotion suscitée par cette flambée raciste. Le parquet préconise que les prévenus effectuent un stage de citoyenneté mais la décision de justice ne sera connue que le 26 mai.

Les différents confinements ont renforcé l’utilisation des réseaux sociaux par l’ensemble de la population, les jeunes étant les plus vulnérables face aux contenus malveillants et aux « fake news ». Différents acteurs se mobilisent contre le racisme en ligne et, plus largement, contre le cyberharcèlement. Les pouvoirs publics et les associations testent des réponses aux attaques racistes proférées aussi bien sur la toile que dans la rue.

Militer et éduquer

« Il faut arrêter de croire que s’attaquer à nous c’est facile », lance Sun-Lay Tan, porte-parole du collectif Sécurité pour tous, lors du rassemblement organisé par plusieurs associations asiatiques avant le procès des tweets antichinois. Le message se veut inclusif. « Si nous sommes là aujourd’hui c’est pour défendre toutes les minorités », _ajoute le militant. « Stop à la haine ! », _crient les manifestants regroupés devant les caméras. Les membres de l’Association des jeunes Chinois de France (AJCF) se mêlent au collectif des associations chinoises du 93, composé de personnes de la génération de leurs parents, primo-arrivants. La sociologue Chuang Ya-Han affirme que les immigrés asiatiques de première génération ont souvent du mal à nommer le racisme :

La mort du couturier Zhang Chaolin, à Aubervilliers, en 2016, a marqué un tournant. Les “vieux” ont alors accepté de collaborer avec la nouvelle génération. Et, suite à ce meurtre, la manifestation de la communauté chinoise a eu un fort retentissement.

Depuis plus de 10 ans, l’AJCF est engagée contre le racisme anti-asiatique et contre toute forme de discrimination. Cet engagement a notamment pris la forme d’un travail mémoriel, explique Daniel Tran, son vice-président. En 2017, l’association a décidé de collaborer avec le réalisateur et metteur en scène Karim Houfaïd, qui a réalisé un documentaire, Les Travailleurs chinois de la Grande Guerre, pour célébrer le centenaire de l’armistice. Une dizaine d’interventions ont été organisées dans des collèges et lycées à travers le pays, dans le but de sensibiliser les plus jeunes à cette partie de l’histoire de France. Puis, l’AJCF et Karim ont conjointement mis en place des ateliers théâtre sur le thème de la discrimination dans différents établissements scolaires. « Dans certaines écoles, le racisme est un sujet tabou. Ces ateliers ont permis à plusieurs jeunes de se libérer d’un poids », analyse Daniel Tran. Ces actions éducatives visent à traiter le problème du racisme à la racine.

Interrogé sur le manque de moyen de l’Éducation nationale pour lutter contre ce phénomène, le député LREM Buon Tan, se défend : « On peut toujours faire mieux, mais je pense que le problème vient aussi de certains parents qui ont abandonné leur rôle d’éducation. » Cet élu a participé à un groupe de réflexion sur l’émergence et l’évolution des différentes formes de racisme. Avec ses pairs, ils ont publié un rapport d’information le 9 mars. Les parlementaires y préconisent des stages de citoyenneté et des sanctions pédagogiques comme réponse pénale face au racisme.

Investir dans la justice et la modération de contenus

« La justice française est pauvre », lâche Me Kuhn-Massot, l’avocat d’un des prévenus dans l’affaire des tweets haineux. La création du « parquet numérique », en janvier 2021, devrait donner lieu à des « progrès significatifs » en matière de réponse pénale face aux propos haineux sur internet, soutient le groupe de réflexion parlementaire. Le but est que cette juridiction coordonne son action avec celle de la plateforme Pharos, qui permet aux internautes de signaler des contenus et comportements illicites repérés en ligne. Mais, les moyens restent centralisés dans la capitale puisque le parquet de Paris sera désormais l’interlocuteur exclusif de Pharos. De plus, on peut constater que seules les grandes villes ont mis en place des « pôles anti-discriminations » au sein de leurs tribunaux. La députée LREM Caroline Abadie, rapporteure du rapport sur le racisme, souhaiterait donc que ces pôles soient étendus à l’ensemble du territoire.

« Aujourd’hui, les outils technologiques sont suffisants pour contrer 80 % des contenus haineux », assure Buon Tan. Mais, force est de constater que la réalité est plus complexe. « Pendant la pandémie, les plateformes ont principalement utilisé les algorithmes pour modérer les contenus publiés », explique Iris Boyer, secrétaire générale de l’Institut pour le dialogue stratégique (ISD) et spécialiste des réseaux sociaux. Avec l’apparition du Covid-19, le nombre de « fake news » a explosé sur la toile, notamment sur Facebook. Inquiet, le gouvernement a même créé un « guide » sur le sujet. « La responsabilité des États, c’est de pousser les entreprises à la modération », affirme la chercheuse.

Le 15 décembre, la Commission européenne a proposé de mettre en place une législation sur les services numériques qui va dans ce sens. Une réponse européenne semble de taille à contraindre Facebook, Twitter et autres plateformes à se doter d’une modération efficace. Iris Boyer met en avant deux stratégies développées par ces entreprises pour lutter contre la haine en ligne. Les « campagnes de communication interne », comme par exemple lorsque Facebook célèbre la journée du 8 mars avec des messages et des icônes spécifiques. La seconde consiste à « déprioriser » les propos malveillants. « L’algorithme ne doit pas pousser les contenus sensationnalistes. C’est la logique qu’a appliqué Twitter quand la plateforme a clôturé le compte de Donald Trump, suite à l’invasion du Capitole », souligne Mme Boyer. L’ancien président des États-Unis est accusé d’avoir attisé la haine envers les populations chinoises en utilisant régulièrement le terme « Chinese virus » après la découverte du Covid-19 à Wuhan.


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