Les enjeux cachés de débats très médiatiques

Zemmour a démontré à l’extrême droite qu’il pourrait être un meilleur candidat que Marine Le Pen. Mélenchon est reparti à la conquête du leadership à gauche. Dans les débats Rousseau-Jadot, on n’est pas loin d’apercevoir, repeint en vert, le vieil antagonisme « réforme-révolution ».

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Que faut-il retenir du débat Mélenchon-Zemmour ? Il serait vain de désigner un vainqueur. Les deux hommes ne parlent pas la même langue. Ils ne parlent pas de la même France. On aurait beau jeu, ici, de donner le point haut la main au leader de La France insoumise. La France dont il nous a parlé est la nôtre. Il l’a défendue avec brio. Celle dont rêve Zemmour nous fait horreur. Si la comparaison est impossible, sauf à céder à ce que les sociologues appellent le biais de confirmation, c’est qu’il n’y avait pas vraiment « match ». L’enjeu était ailleurs. Chacun dans son camp. C’est en cela d’ailleurs que le principe de ce débat reste discutable. On peut parier que Mélenchon n’a pas fait perdre le moindre électeur à Zemmour. Le pouvait-il seulement ? Il ne pouvait guère déconstruire un discours d’une cohérence en béton armé, fait de mensonges et de fantasmes. Une cohérence raciste, et réactionnaire jusqu’à la nausée. Et parfois toute proche de la droite libérale, quand il faut s’en prendre à un État-providence qui serait « devenu obèse ». Zemmour, c’est Xavier Bertrand plus le racisme. On aurait pu rêver qu’il s’effondre, façon Marine Le Pen en 2017. Mais le personnage, impur produit médiatique, est trop aguerri, et trop cynique. Il a gagné le seul duel qui lui importait, celui qu’il livrait à distance à la candidate du Rassemblement national. Il a démontré à l’électorat d’extrême droite, et de droite extrême, qu’il pourrait être un bien meilleur candidat qu’elle.

Mais de l’autre côté de la table, il y avait aussi un enjeu caché. Peu en visibilité au cours des dernières semaines, oublié des invitations médiatiques du dimanche, Mélenchon est reparti à la conquête du leadership à gauche. Chacun dans son couloir, donc. Du point de vue qui est le sien, le leader de La France insoumise a réussi son coup, sans jamais affaiblir celui qui lui faisait face. Mais il y avait dans cette affaire un autre enjeu caché. La guerre des médias. BFM n’a pas inventé la théâtralisation du duel politique. L’histoire en est déjà ancienne. Datons-la de 1974 (Giscard-Mitterrand). Elle a commencé aux États-Unis avec le mémorable affrontement Kennedy-Nixon, en 1960. Mais il fut un temps où le média servait la politique. Avec sa mise en scène tapageuse, ses annonces ronflantes, cette fois le média organisateur s’est plus servi de la politique qu’il ne l’a servie. Les commentateurs du microcosme ne s’y sont pas trompés. S’ils se sont bien gardés de désigner un vainqueur, ils sont allés voir du côté des audiences. Et là, le verdict est sans appel : BFM avec 3,8 millions de téléspectateurs a terrassé France 2 (presque quatre fois moins) qui donnait le même soir un soporifique duel Pécresse-Darmanin. Deux transfuges de la même droite, en peine de se trouver des différences. Mélenchon lui-même n’est pas indifférent à cette guerre des médias dans laquelle il prend parti. Plutôt BFM que France 2… dont les journalistes politiques sont affublés par lui de la pire des épithètes : « macroniens ». Il a pleinement inscrit cette guerre des médias dans sa stratégie. Au lendemain de son duel, il pronostique dans son blog que Zemmour progressera « en intention de votes ». Mais il le fera, dit-il, en « siphonnant » les voix de Le Pen et de la droite. Achevons le raisonnement : plus Zemmour monte, et plus le ticket d’accès au second tour baisse. Et le fameux « trou de souris » dans lequel le candidat de La France insoumise espère se faufiler s’agrandit… Merci BFM !

Télés et radios nous ont offert la semaine dernière un autre genre de débats avec les deux écolos qualifiés pour le second tour de leur primaire. Découvrant avec surprise la qualité de la confrontation – et des audiences tout à fait honnêtes –, les médias se sont rués sur cette affiche inattendue. Combien de fois leur a-t-on fait répéter leurs arguments ? Qui n’a pas eu son débat Jadot-Rousseau ? Là aussi, on voit bien que l’enjeu de la concurrence médiatique a parfois supplanté l’enjeu politique, mais jamais au point de nous faire perdre de vue l’essentiel. Les Français ont pu mesurer combien l’écologie était sortie de l’adolescence pour acquérir une vraie crédibilité. Quel que soit le résultat de cette primaire – que l’on ignore à l’heure où sont écrites ces lignes –, l’intérêt aura résidé dans une divergence de méthode qui intéresse toute la gauche : la fameuse « écologie de gouvernement » de Yannick Jadot contre la « radicalité » de Sandrine Rousseau. On n’est pas loin d’apercevoir, repeint en vert, le vieil antagonisme « réforme-révolution ». Les deux mots étant à prendre ici dans leur signification la plus honorable, celle de leur origine jauressienne, avant les trahisons. Jadot et Rousseau ont aussi montré avec force que l’écologie est de gauche parce qu’elle est impérativement sociale. EELV n’en a évidemment pas l’exclusivité. Mélenchon a un solide programme éco-social. Et, contrairement à ce qu’ont dit plusieurs analystes après la superproduction Mélenchon-Zemmour, les débatteurs n’ont pas donné à choisir entre deux « angoisses » (le péril climatique ou le grand remplacement) ou deux « apocalypses ». Cette symétrie-là est douteuse. Car si l’envahissement de la civilisation chrétienne par l’islam est un fantasme chargé de haine, le péril climatique, lui, est bien là, et bien réel. Chaque jour un peu plus devant nos yeux et dans nos vies.


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