Thomas Piketty : « Il existe un mouvement de long terme vers l’égalité »

Dans son nouveau livre, Thomas Piketty dresse un panorama historique des luttes contre les injustices et formule des propositions pour des sociétés plus partageuses.

Il est peu de dire que Thomas Piketty est un auteur prolifique. Après une vingtaine d’ouvrages, souvent des best-sellers – dont au moins trois approchent le millier de pages –, à l’instar de son Capital au XXIe siècle, qui s’est vendu à plus de 2,5 millions d’exemplaires à travers le monde, traduit dans plus d’une trentaine de langues, le professeur de l’École d’économie de Paris s’est vu souvent demander par certains lecteurs de « faire plus court »

Si son nouveau livre, Une brève histoire de l’égalité, s’emploie à rester succinct et clair (même pour le lecteur peu spécialiste d’économie), il n’en est pas moins un formidable panorama de l’état économique du monde, grâce à moult graphiques, courbes et tableaux. Pour mieux décrire l’ardu mouvement vers des institutions et des conquêtes égalitaires à travers le monde, au sein des sociétés des pays riches comme des pays pauvres. Alors que, depuis 1980 et l’avènement de l’hégémonie du néolibéralisme, on aurait pu croire à l’arrêt net de ce mouvement, lequel est pourtant inexorable.

Vous expliquez au début de votre livre que « l’inégalité est avant tout une construction sociale, historique et politique », résultant de choix politiques quant aux régimes de propriété, fiscal, éducatif, etc. Retracer l’histoire de l’égalité, c’est donc, selon vous, faire celle de ces choix politiques et de leur genèse ?

Thomas Piketty : Certainement. C’est ce que j’observe à partir des données historiques et économiques que j’ai rassemblées. L’histoire des inégalités, ou de l’égalité, a bien sûr intéressé les hommes depuis des siècles, mais la nouveauté est que, depuis quelques décennies, il y a tout un courant de recherches qui a permis d’établir et de réunir des données en remontant parfois jusqu’au XVIIIe siècle, et donc d’étudier l’évolution effective des différentes dimensions des inégalités. Un des résultats les plus frappants est de montrer le mouvement historique de long terme qui va vers plus d’égalité, à la fois sociale, politique et économique. Loin d’être spontané ou « naturel », il est d’abord le fruit des luttes sociales et politiques au cours des derniers siècles. Et au lieu de rester béat devant ce mouvement « merveilleux », le point de vue du livre est plutôt d’utiliser ce constat optimiste pour tirer des leçons de ce processus qui commence, en somme, avec la Révolution française en 1789 et avec la révolte des esclaves de 1791 à Saint-Domingue (qui portera ensuite, à l’indépendance du pays en 1804, le nom de Haïti). Cela va marquer en quelque sorte le début de la fin des sociétés de privilèges, d’une part, et des sociétés esclavagistes et coloniales, d’autre part. Évidemment, ce n’est que le début d’un mouvement qui n’est toujours pas terminé.

C’est pourquoi vous avez cette phrase savoureuse : « La fin de l’histoire n’est pas pour demain. » En guise de réponse à Francis Fukuyama…

À Francis Fukuyama, mais aussi à François Furet. Car c’est l’un des enjeux du livre que de dire : la Révolution française n’est pas terminée ! D’ailleurs, il y a un peu plus de trente ans, c’était même déjà un des enjeux de la commémoration du bicentenaire de la Révolution de 1789. D’une certaine façon, ce livre montre que tout cela demeure un mouvement à jamais inachevé. Si, d’un certain côté, les inégalités strictement économiques, de revenu, de patrimoine, sont reparties à la hausse, évidemment pas avec la même ampleur selon les pays (elles demeurent bien moins importantes en Europe qu’aux États-Unis grâce à certaines institutions sociales), il y a d’autres dimensions des inégalités qui continuent de diminuer, voire pour certaines ont juste commencé à diminuer. Je pense ici à l’inégalité femmes-hommes, à l’inégalité Sud-Nord, aux inégalités raciales, qui ont régressé depuis les années 1980, mais dont le mouvement est encore loin d’être achevé.

C’est un des enjeux du livre que de dire : la Révolution française n’est pas terminée ! Cela demeure un mouvement à jamais inachevé.

Aussi, ce que j’essaie de montrer, c’est qu’entre 1880 et 2020 environ, tout ne va pas mécaniquement et régulièrement dans le même sens vers l’égalité selon les différentes sous-périodes mais, en moyenne sur le long terme et l’ensemble de la période, on a bien un mouvement général vers l’égalité qui concerne toutes les dimensions possibles (statut juridique, propriété des moyens de production, revenus, diplômes, genre, origines ethno-raciales, etc.). Et on ne peut se gausser devant le mouvement vers l’égalité, comme certains (dont Fukuyama) l’ont fait au moment de la chute du bloc soviétique : ce mouvement est bien au cœur de l’histoire. Dès lors que l’égalité en matière d’alphabétisation ou d’accès à l’éducation primaire est en passe d’être atteinte, de nouvelles inégalités à un niveau plus élevé se présenteront…

Si l’on prend l’exemple de la révolte des gilets jaunes, en France il y a trois ans, on voit qu’une mobilisation et une lutte politiques peuvent bouleverser le cours des choses, puisqu’on a bien vu qu’en quelques semaines elle a totalement bouleversé ce qu’avait prévu le gouvernement. Mais d’un autre côté, si ce mouvement social montre certes l’importance des rapports de force en politique, on voit aussi les limites de ceux-ci quand il n’y a pas de débouchés en termes organisationnels ou de discours construit.

Ce qui voudrait dire que les luttes, aussi essentielles ou nécessaires soient-elles, ne suffisent pas pour modifier toujours le cours des choses…

En effet. C’est pourquoi je m’élève contre l’idée selon laquelle il y aurait une espèce de consensus spontané, voire automatique, au sein des classes populaires, ou parmi ceux qui veulent l’égalité, sur la manière de s’y prendre, sur ce que seraient les institutions justes dans une société idéale, et que c’est simplement la résistance des élites qui empêcherait de les mettre en place. Même si cette résistance est absolument indéniable et considérable (car les milliardaires transnationaux d’aujourd’hui sont à tout le moins aussi résistants et obtus que les aristocrates de 1789), on ne saurait en aucun cas présumer que la question de savoir par quoi on remplace les institutions qui fondent et perpétuent l’inégalité aurait été déjà tranchée. Il faut prendre au sérieux la question de cette délibération sur les institutions idéales, légales, éducatives, électorales, fiscales, etc. Et sortir de ce mythe selon lequel il suffirait d’abattre une mince couche de dominants pour que, d’un seul coup, un consensus vers un changement radical apparaisse.

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