« Il existe un lien intime entre antisémitisme et islamophobie »

Reza Zia-Ebrahimi souligne l’analogie conceptuelle entre les racialisations du juif et du musulman depuis le Moyen Âge en Occident. Il dénonce la concurrence victimaire et un racisme devenu majoritaire.

Historien d’origine iranienne, parfaitement francophone après des études en Suisse romande, Reza Zia-Ebrahimi est aussi un fin observateur des débats hexagonaux sur le sujet central de ses travaux : le racisme. En montrant de façon rigoureuse la « réalité » de l’islamophobie, mais surtout la similarité (presque « intime ») et la concomitance historique avec la construction sociale de l’antisémitisme, il est souvent devenu la cible, en tant qu’adversaire déterminé (mais aussi redoutable par la rigueur de ses travaux), aussi bien de l’extrême droite que des « thuriféraires de la concurrence victimaire ». Non sans souligner que « les sentiments islamophobes prédisposent à l’antisémitisme, et vice versa »

Il y a eu des menaces contre vous, notamment lors d’une conférence à Harvard (États-Unis), et cette université a décidé de faire protéger votre allocution par un garde armé. Pourquoi ? Comment l’expliquer ?

Reza Zia-Ebrahimi : L’idéologie dominante aujourd’hui opère une inversion de la réalité. Le problème ne serait plus le racisme mais le « wokisme », non plus l’inégalité entre les sexes mais le féminisme. Et ainsi de suite… Émettre des points de vue grossièrement racistes n’est plus condamnable, mais au contraire un signe de courage « décomplexé », voire un fait d’armes. Dans le monde occidental, je crains que les défenses que nous avions acquises au lendemain de la Seconde Guerre mondiale contre les formes les plus explicites d’altérisation dans l’espace public soient aujourd’hui passées aux oubliettes de l’histoire. Par conséquent, l’idéologie dominante voit chez les gens comme moi, qui avancent dans leurs travaux un regard plus nuancé sur les musulmans et d’autres groupes racisés, des hérauts d’un « islamo-gauchisme » qui soutiendraient le « jihadisme » et le « séparatisme », et qui contribueraient à l’« islamisation » de l’Europe, voire à la « fin de la civilisation occidentale ».

Certains de mes confrères français travaillant sur l’islamophobie doivent aujourd’hui s’exiler pour échapper à l’ostracisme qui les vise à l’université. Mon collègue de Salzbourg Farid Hafez a été accusé par un tribunal autrichien de tenter de « détruire Israël » et de précipiter un « califat mondial ». Nous vivons un délire collectif que même Orwell n’avait pas réussi à prédire. Et ce discours délirant est dominant en France, car il est produit et reproduit en boucle par une partie considérable de vos élites intellectuelles et politiques.

Dans cette hystérie généralisée, il ne faut pas s’étonner qu’une frange extrémiste prenne les choses en main. Anders Behring Breivik a assassiné 77 personnes à Oslo et à Utoya en 2011 pour montrer son opposition au « marxisme culturel », au féminisme et surtout à l’« islamisation de l’Europe » par les « gauchistes ». On l’a évidemment condamné et représenté comme un forcené, mais il faut bien constater que son idéologie fait partie intégrante du paysage mainstream. Quant à moi, le fait que je donne une conférence sur l’antisémitisme et l’islamophobie à l’université de Harvard en 2017 m’a valu d’être accusé d’être un dangereux jihadiste qui banaliserait la Shoah. L’université a reçu des messages menaçants et décidé que mon intervention devait avoir lieu sous protection armée.

Je crains que les défenses que nous avions acquises à la suite de la Seconde Guerre mondiale soient aujourd’hui passées aux oubliettes de l’histoire.

Aussi extrémistes que soient les auteurs de ces menaces, leur discours ne tranche pas sensiblement avec les rengaines du Parti républicain, au pouvoir à cette époque. Rien de tout cela n’est vraiment étonnant dans les circonstances actuelles, mais notez que mes consœurs, confrères et moi-même sommes collectivement accusés de former une « pensée unique » qui contrôlerait l’opinion publique et censurerait les honnêtes gens inquiets de l’avenir de la civilisation. Ironiquement, ces accusations sont communément le fait de journalistes et d’essayistes qui ont droit à infiniment plus d’heures d’antenne, dont les livres sont des best-sellers, et qui sont également courtisés par les politiciens. Justement, une véritable inversion de la réalité…

Vous montrez que l’islamophobie fonctionne selon un mode quasi similaire à celui de l’antisémitisme. Pourquoi ce parallèle est-il, selon vous, encore « plus difficile à admettre que l’existence de l’islamophobie elle-même » ?

L’histoire croisée que je tente d’analyser dans mes travaux bouscule des dogmes sociaux qui sont très bien entretenus. Le premier, universellement accepté en France, est que l’islamophobie n’existe pas, qu’il s’agirait d’un complot islamiste pour « réduire au silence la critique légitime de l’islam ». Je ne m’étends pas sur l’argumentaire que vos lecteurs doivent avoir entendu x fois dans les médias et les discours officiels français. Cet argumentaire se fonde – disons les choses clairement – sur un petit nombre de sophismes qui confinent à l’illogique et que l’on peut déconstruire très aisément (1).

Si l’on a pu faire l’autruche auparavant par insensibilité (ou racisme), aujourd’hui, après les massacres d’Utoya et surtout de Christchurch, c’est bien une injure à la mémoire des victimes et à l’intelligence des survivants que de prétendre que l’islamophobie n’existe pas. On n’a même pas besoin, pour faire ce constat, d’éplucher les rapports scientifiques et quantitatifs, nombreux et volumineux aujourd’hui, ni de connaître le jargon des spécialistes ou les méthodes des études sur le racisme : l’évidence saute aux yeux.

Le deuxième dogme suggère que l’antisémitisme serait la seule forme de racisme méritant d’être évoquée, étudiée et combattue. Toute autre forme de racisme doit être minimisée – pour ne pas banaliser la Shoah. C’est une position fort problématique, qui a été justement critiquée par de nombreux intellectuels qui étudient l’antisémitisme dans une perspective plus englobante.

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