Dossier : Total : un demi-siècle de déni et de mensonges

Total : Un demi-siècle de déni et de mensonges

Selon un rapport très documenté, le pétrolier Total connaissait les effets des énergies fossiles sur le changement climatique mais a savamment orchestré sa communication externe pour entretenir la confusion et verdir son image. Récit.

En 1971, les cadres de l’entreprise Total, ses employés, mais aussi la plupart de ses partenaires commerciaux, économiques et politiques ont certainement feuilleté, voire lu, l’un des six mille exemplaires de la revue Total information. Leur attention s’est peut-être portée sur un titre détonnant à l’époque : « La pollution atmosphérique et le climat », écrit par François Durand-Dastès, l’un des spécialistes des connaissances climatologiques à l’époque. L’article indique noir sur blanc : « Si la consommation de charbon et de pétrole garde le même rythme dans les années à venir, la concentration de gaz carbonique pourrait atteindre 400 parties par million vers 2010 […]. Cette augmentation de la teneur est assez préoccupante […]. Les ordres de grandeur calculés sont évidemment faibles, mais pourraient avoir des effets importants. La circulation atmosphérique pourrait s’en trouver modifiée, et il n’est pas impossible, selon certains, d’envisager une fonte au moins partielle des calottes glaciaires des pôles, dont résulterait à coup sûr une montée sensible du niveau marin. Ses conséquences catastrophiques sont faciles à imaginer… »

Il y a cinquante ans, Total avait donc connaissance de l’existence du réchauffement climatique, de son ampleur, des causes de son accélération et de l’état des recherches scientifiques sur le sujet. Total savait tout. C’est ce que révèle une étude publiée ce mois-ci dans la revue académique Global Environmental Change, intitulée « Alertes précoces et émergence d’une responsabilité : les réactions de Total face au réchauffement climatique, 1971-2021 ». Ses auteurs, Christophe Bonneuil, Benjamin Franta et Pierre-Louis Choquet, travaillent sur ce sujet depuis deux ans. « Benjamin Franta, qui travaille avec Robert Proctor sur ce que l’industrie américaine savait du réchauffement climatique depuis les années 1950, m’a demandé de lui traduire une page qui était en français. C’était cet article de la revue Total information de 1971, raconte Christophe Bonneuil, directeur de recherche en histoire au CNRS, coauteur de L’Événement Anthropocène en 2013. J’ai constaté que l’alerte était écrite de manière assez forte, alors cela m’a intrigué. J’ai découvert que la revue était accessible au public, alors j’ai regardé tous les numéros des années 1960 jusqu’à aujourd’hui. »

L’accès relativement simple aux aàrchives et des entretiens menés avec d’anciens dirigeants de Total (et d’Elf avant la fusion en 1999) ont permis de retracer de manière factuelle les positions de la major pétrolière sur les connaissances et politiques climatiques au fil des années. Et d’identifier des « phases de prise de conscience, de préparation, de déni et de retardement », des stratégies qui ont largement contribué à la « fabrication du doute » dans l’opinion publique. « Entre 1968 et 1974, le climat n’est pas le problème numéro 1 comme aujourd’hui, mais ce sujet n’est pas totalement absent de l’actualité, précise Christophe Bonneuil. Nous constatons que les problèmes liés au réchauffement climatique sont dès 1968 un sujet connu des hauts fonctionnaires de l’aménagement du territoire, ceux qui sont à l’origine du ministère de l’Environnement en 1971, mais aussi des élites administratives et techniques, notamment des ingénieurs de Polytechnique présents dans tout le secteur de l’énergie, à la tête du ministère de l’Industrie. »

Une stratégie visant à semer le doute dans l’opinion sur les sciences climatiques.

L’année 1971 révèle les stratégies professionnelles collectives des compagnies pétrolières françaises, basées sur la mise en avant des incertitudes de la science et le dénigrement des alertes écologistes de l’époque. Dans une brochure, l’Union des chambres syndicales de l’industrie du pétrole admet « un lent accroissement de la teneur moyenne en CO2 de l’atmosphère », mais le considèrent « sans commune mesure avec celui qui est nécessaire pour entraîner les effets apocalyptiques prédits par certains futurologues ».

Climatosceptique comme Exxon

Cette enquête fouillée, mêlant histoire du pétrolier, histoire des sciences et histoire des entreprises, est présentée comme une première pierre, dans la lignée de ce qui s’est fait outre-Atlantique il y a plusieurs années autour d’autres grandes entreprises de combustibles fossiles, notamment Exxon. En 2015, l’Union of Concerned Scientists (UCS) publie un rapport portant plus globalement sur la désinformation organisée de l’industrie des énergies fossiles à propos du réchauffement climatique ces trente dernières années. Il dévoile notamment des e-mails prouvant qu’Exxon connaissait les liens entre réchauffement climatique et combustion des énergies fossiles depuis au moins 1981. En 2017, Naomi Oreskes et Geoffrey Supran, chercheurs en histoire des sciences à l’université de Harvard, ont montré l’énorme fossé entre les communications internes de l’entreprise, qui relaient les connaissances scientifiques du moment sur l’ampleur et les origines du changement climatique, et les prises de position publiques, qui ne mettent en avant que les incertitudes. Une stratégie visant à semer le doute dans l’opinion sur les sciences climatiques.

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