« Antigone » de Guy Cassiers : Jeunesses antiques

Dans Antigone à Molenbeek & Tirésias, le metteur en scène Guy Cassiers a recours à des auteurs contemporains pour amener les deux figures mythiques au cœur des tourments de notre époque.

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Parmi les figures mythologiques, Antigone est l’une des plus récurrentes sur nos plateaux de théâtre. Le fait qu’elle soit une marginale, une rebelle à l’ordre établi, y est sans doute pour beaucoup. Luttant pour faire enterrer l’un de ses frères, déclaré traître à sa patrie et privé de sépulture par son oncle maternel le roi Créon, la fille d’Œdipe et de Jocaste est une représentante idéale de bien des combats d’hier et d’aujourd’hui.

Comme Marine Bachelot Nguyen, dont la toute récente Akila. Le tissu d’Antigone reprendra sa tournée en janvier, le metteur en scène et directeur du Toneelhuis, à Anvers, Guy Cassiers, place dans Antigone à Molenbeek & Tirésias l’héroïne face au terrorisme contemporain. Dans cette pièce, Antigone – rebaptisée Nouria pour l’occasion – est non plus sœur de Polynice mais d’un jeune homme mort dans un attentat qu’il a lui-même perpétré. Comme dans la fable antique, elle tente en tant que sœur de restaurer l’honneur du défunt. En vain.

Écrites par l’auteur flamand Stefan Hertmans, les paroles de Nouria sont interprétées par la jeune comédienne Ghita Serraj. Elles sont suivies de près par le monologue d’une autre figure mythique revue au goût du jour : celle de Tirésias, le plus célèbre des nombreux devins qui officient dans la mythologie grecque. Lui aussi échappe à de nombreuses lois, à commencer par celles du genre : de jeune garçon il se fait femme, avant de se métamorphoser en prophète ignoré de tous. Ce texte préexiste également à la pièce : Guy Cassiers l’a trouvé dans le livre Hold Your Own (« Étreins-moi ») (1) de Kae Tempest, aussi à l’aise en poésie, dans le rap et le roman.

Bien que très différentes l’une de l’autre, les langues des deux auteurs d’Antigone à Molenbeek & Tirésias réveillent les mythes d’une façon assez similaire. Avec une épure, une poésie minimaliste qui va droit au cœur de notre époque.

Ghita Serraj et la grande Valérie Dréville, qui succède à la première pour porter le texte de Kae Tempest, adoptent l’adresse juste pour partager avec nous leurs mythologies contemporaines. Accompagnées par la musique de Dmitri Chostakovitch – interprétée par le Quatuor Debussy, présent sur scène à certaines dates, en vidéo pour les autres –, elles disent avec une troublante douceur des violences qui appartiennent autant au présent qu’au passé.

Au centre d’un dispositif tout simple fait de quelques caméras (certaines images sont filmées et projetées en direct) et d’objets mystérieux dont la fonction est révélée au cours du spectacle, Ghita Serraj oscille entre récit et incarnation. Valérie Dréville, elle, ne quitte jamais la première personne du singulier pour donner vie à son protagoniste, dont «le corps répond à quelque chose qui le dépasse. / Se gonfle là où avant il y avait des creux».

Grâce à leur ascendance mythique, la Nouria-Antigone et le Tirésias qui s’expriment dans la pièce suscitent un riche questionnement sur la culpabilité collective. Étudiante en droit à Bruxelles, Nouria n’a guère besoin d’affirmer la responsabilité des anciens pays coloniaux dans la violence de leurs quartiers populaires : portés par la voix posée de Ghita Serraj, ses mots pleins de colère et d’amour la laissent entendre avec force. C’est aussi avec délicatesse que les paroles du devin de Kae Tempest dénoncent l’intolérance qui touche encore celles et ceux qui se placent hors des normes du genre et de la sexualité. Pures créatures de théâtre, composées entre autres de personnages qui leur ont succédé dans les livres et sur les planches, les deux héros d’Antigone à Molenbeek & Tirésias créent une temporalité singulière dont l’on ressort avec un horizon élargi.

(1) Traduit de l’anglais par D’ de Kabal et Louise Bartlett, publié dans une édition bilingue chez L’Arche.

Antigone à Molenbeek & Tirésias, jusqu’au 3 décembre au Maillon, Strasbourg (67), www.maillon.eu. Également les 7 et 8 décembre à Points communs, Cergy-Pontoise (95), les 5 et 6 janvier à la Comédie de Valence (26), les 12 et 13 janvier au Phénix, Valenciennes (59), les 17 et 18 janvier à la Maison de la culture d’Amiens (80).


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