Festival des 3 continents : Voyages à Nantes

La 43e édition du Festival des 3 continents s’est distinguée par une compétition de haut niveau, avec des films aux formes éclectiques mais toujours élaborées.

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Des salles pleines et des spectateurs débordant de curiosité : le Festival des 3 continents, qui s’est achevé le 28 novembre, a donné cette heureuse impression d’être resté en dehors du temps de la pandémie qui éloigne des salles une grande partie du public art et essai. Trois jours de présence à Nantes ont suffi pour constater que Jérôme Baron, le directeur artistique, et son équipe, après une édition 2020 en ligne, ont réussi à faire revenir les spectateurs dans les cinémas de la ville, en particulier au Katorza, salle centenaire, cœur battant du festival.

Cette 43e édition au programme très riche (lire Politis no 1681, du 25 novembre) s’est notamment distinguée par la qualité des films en compétition, tous montrés pour la première fois en France. Contes du hasard et autres fantaisies, de Ryusuke Hamaguchi, le réalisateur de Drive My Car, en constituait l’un des points forts. Son film est composé de trois histoires successives d’égale longueur, qui bifurquent au terme d’une hésitation ou d’un effet de surprise. Dans le premier épisode, deux amies sont éprises du même garçon, l’une d’elles est son ancienne girlfriend, toujours amoureuse, l’autre est la nouvelle, qui ignore tout. Va-t-elle apprendre quelque chose et par qui ? Dans le deuxième épisode, un étudiant voulant punir un professeur de ne pas l’avoir reçu à un examen lui envoie sa fiancée pour qu’elle le séduise. Celui-ci se retrouvera-t-il compromis ? Enfin, dans le troisième, une femme pense reconnaître un amour de jeunesse en la personne d’une autre femme. C’est une erreur, mais se passera-t-il malgré tout quelque chose ?

Contes du hasard et autres fantaisies, qui rappelle par certains aspects le cinéma du Coréen Hong Sang-soo, met en scène la fragilité du cours des existences, à la manière d’un équilibriste sur son fil. Il suffit par exemple de se contenter de vivre une scène en imagination pour ne pas la provoquer dans la réalité, ou d’accepter de faire « comme si » pour que l’émotion passe. Derrière ces « fantaisies », qui ne manquent pas d’humour (dans la deuxième histoire en particulier), Ryusuke Hamaguchi développe un propos existentiel sur l’aléatoire du destin et les marges de liberté dont nous disposons. Ce faisant, le cinéaste japonais continue de déployer les facettes de son talent.

Une très bonne surprise est venue du Liban. Death of a Virgin, and the Sin of not Living est le premier long métrage, déniché par le festival, de George Peter Barbari. Le film commence comme un remake oriental des Vitelloni. Quatre gars bravaches, à la virilité approximative bien que revendiquée, se dirigent vers un hôtel où une prostituée, exilée syrienne, les attend. Le cinéaste raille avec humour la phallocratie moyen-orientale. En même temps, il introduit dans son récit un principe surprenant : à tour de rôle, les personnages résument en voix off, se projetant dans le futur, comment se déroulera leur vie jusqu’à leur mort.

Death of a Virgin, and the Sin of not Living sort ainsi d’emblée des sentiers battus. Et ce n’est pas terminé. Le film prend un tour carrément inattendu quand l’un des jeunes hommes se retrouve en tête à tête avec la prostituée. Son dépucelage devient roman d’apprentissage. Et par un juste retour des choses et du regard de ce garçon, poète à ses heures, ce qui aurait dû n’être qu’un acte de consommation sexuelle fondé sur la domination masculine se transforme en une révélation de l’humanité de cette femme.

Autre grand morceau de la compétition, A New Old Play, de Qiu Jiongjiong, dont c’est ici la première fiction après plusieurs documentaires. Il s’agit d’une fascinante traversée de l’histoire chinoise au XXe siècle, éminemment critique, par le biais d’une troupe d’opéra traditionnel. Artiste à l’œuvre reconnue dans son pays, Qiu Jiongjiong lie son propos politique à une forme très élaborée, antinaturaliste bien qu’expressive, ce qui n’a rien d’incompatible. Tourné intégralement en studio, artificiel au grand sens du terme, comme l’a défini Claude Simon dans son Discours de Stockholm, A New Old Play embarque son spectateur dans une odyssée mi-onirique mi-matérialiste d’une durée de trois heures, où le directeur d’une troupe, tout juste décédé et sur le point d’être emmené par deux cerbères pittoresques dans le lieu des défunts, revisite sa vie. La période de la Révolution culturelle est dépeinte de façon particulièrement horrifique. Mais toujours avec un fond d’humour dévastateur.

Enfin, autorisons-nous un pas de côté, tout en restant en Chine, à Wuhan plus précisément, ville devenue célèbre dans le monde entier en raison de la pandémie de covid-19, avec un film présenté en séance spéciale. La documentariste Shengze Zhu, qui y est née, ouvre son film par des images d’une rue déserte lors du confinement survenu au terme de son tournage. L’essentiel de A River Runs, Turns, Erases, Replaces, composé de longs plans larges attentifs aux détails, montre en effet une cité populeuse, laborieuse, en proie, en quelques décennies, à de multiples bouleversements de portée anthropologique. Seule permanence : le Yangzi, l’immense fleuve dont le courant est renversant…


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