Dossier : Empires médiatiques : Main basse sur l'opinion

Mediacités, le caillou dans la chaussure de l’Occitanie

Avec une petite équipe et des moyens financiers limités, le pure player toulousain effectue depuis 2017 un travail d’investigation qui bouscule l’ordre local.

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Peu après Lille, où l’aventure Mediacités a débuté fin 2016, Toulouse s’est ajoutée en mai 2017 au réseau des villes couvert par ce nouveau média en ligne d’investigation locale. Ayant d’abord collaboré comme pigiste, Gael Cérez, jeune journaliste originaire de Bretagne installé dans la Ville rose en 2014, est devenu rédacteur en chef de cette antenne toulousaine en octobre 2019, à la suite du départ de Sylvain Morvan (l’un des cofondateurs du projet d’ensemble). Seul salarié à temps plein de l’équipe, il travaille avec une personne à mi-temps et une douzaine de pigistes.

Situé quelque part entre Saint-Michel et Empalot, deux quartiers plutôt bigarrés, un grand immeuble semblable aux bâtiments avoisinants abrite les modestes locaux de Mediacités Toulouse. Assez spartiate, un peu défraîchi, très loin du siège d’un journal cossu, l’endroit évoque le studio d’un étudiant fauché. De fait, Mediacités, qui fonctionne sans publicité et tire ses ressources des abonnements, ne peut pas se permettre de gaspillages. « Nous préférons investir de l’argent dans des enquêtes plutôt que dans des locaux», précise Gael Cérez, que nous avons rencontré sur place début décembre.

S’agissant de la ligne éditoriale, deux critères apparaissent déterminants aux yeux du journaliste : l’exclusivité et l’amplitude. «Si le sujet n’a pas déjà été traité ailleurs et s’il présente un intérêt, par exemple parce qu’il soulève des questions de légalité, je vais le prendre. S’il a déjà été traité ailleurs et si nous pouvons apporter un autre regard, je vais le prendre aussi. » La rédaction constitue bien sûr la principale force de proposition, mais certains articles font suite à des appels ou des témoignages de lecteurs. Commune à toutes les rédactions, une plateforme sécurisée et anonymisée sur le site Internet de Mediacités (pals.mediacites.fr) permet de déposer des documents.

À ce jour, près d’un millier d’articles ont déjà été publiés par l’antenne toulousaine : de longues enquêtes – l’objectif étant d’en proposer une par semaine – et des textes plus courts, y compris des brèves. Comme on peut aisément l’imaginer, un tel travail d’investigation suscite d’inévitables tensions, voire des conflits, en particulier avec les responsables politiques. « Les pouvoirs publics n’ont pas la même prise sur nous que sur la plupart des autres médias locaux, observe Gael Cérez. Nous n’avons pas besoin de leurs publicités ni de leurs agendas, nous allons très peu aux conférences de presse. Nous ne jouons pas le jeu habituel de la presse quotidienne régionale. »

Également présent dans les locaux lors de notre visite, Emmanuel Riondé, journaliste indépendant travaillant notamment avec Mediacités Toulouse, enfonce le clou : « Les principaux journaux régionaux sont de véritables empires, souvent en situation de monopole. La Dépêche du Midi en offre un exemple archétypal, avec un traitement mollasson de l’information. Certains sujets – comme Airbus ou le Stade toulousain – constituant des piliers intouchables, toujours traités sous forme d’un récit homérique. Bien sûr, on peut y trouver de bons articles, mais ils sont noyés dans la masse. Jamais ne sont publiées d’enquêtes qui dérangent les notabilités locales. »

Jusqu’à présent, les rapports restent relativement cordiaux avec le conseil départemental de Haute-Garonne (malgré un récent décorticage des subventions qui a un peu refroidi l’ambiance…) et le conseil régional d’Occitanie. En revanche, ils se sont nettement détériorés avec la mairie de Toulouse, dirigée depuis 2014 par Jean-Luc Moudenc (LR). Objet d’une attention soutenue de la part de Mediacités Toulouse, celui-ci n’a sans doute que modérément apprécié l’enquête visant ses dépenses électorales lors des municipales de 2020, celle abordant son cumul de rémunérations (en tant que maire et en tant que contrôleur général économique et financier) ou encore celle concernant son adjointe Laurence Arribagé, suspectée d’avoir tenté de déstabiliser sa rivale – Corinne Vignon, actuelle députée LREM de Haute-Garonne – durant les législatives de 2017 (une procédure judiciaire est en cours).

Le 10 novembre dernier, Julie Cassan, responsable du service de presse de la mairie, adresse un courriel à la rédaction de Mediacités Toulouse dans lequel elle déclare ne pas vouloir répondre à des questions relatives à une nouvelle enquête, arguant notamment du caractère délibérément critique – selon elle – des articles consacrés à la municipalité de Toulouse. Dans la foulée, Gael Cérez lui demande par courriel si cette décision va s’appliquer à toutes les futures requêtes et n’obtient aucune réponse.

Le 22 novembre, Mediacités Toulouse met en ligne un article pour révéler cette « mise à l’index ». Le 23, Libération s’en fait l’écho. Le 25 novembre, dans un article publié par Le Journal toulousain (autre pure player local), Julie Cassan affirme que son courriel a été mal interprété et qu’elle n’a jamais eu l’intention de ne plus répondre à Mediacités… Le même jour, Gael Cérez réagit par un article dans lequel il évoque un « rétropédalage en règle ».

Si elle reste confinée à un microcosme, cette polémique en dit néanmoins long sur la susceptibilité de certains édiles. Les hommes et les femmes politiques ne sont toutefois évidemment pas les seules personnes que le journalisme d’investigation peut gêner aux entournures. À la suite d’une enquête sur deux surveillants de prison soupçonnés d’être fichés S pour radicalisation islamiste, dont les identités ne sont pas dévoilées dans l’article, un procès en diffamation a été intenté par deux hommes qui ont cru pouvoir se reconnaître. Mediacités Toulouse a été totalement relaxé au pénal, les plaignants ont fait appel au civil – en vue d’éventuels dommages et intérêts – mais leur demande a été rejetée par la cour d’appel de Toulouse.

« Étant par définition un caillou dans la chaussure, un bon journal d’investigation est voué à être visé régulièrement par des plaintes en diffamation, commente Me Vincent Fillola, l’avocat qui intervient pour le compte de Mediacités. Par exemple, si vous parlez dans un article de la corruption d’un élu, celui-ci ne peut pas ne pas déposer une plainte en diffamation, sans quoi il reconnaît en creux la véracité des faits. Plus il y a de procédures, plus cela montre que le journal dérange l’ordre établi, et moins il y a de condamnations, plus cela montre que les journalistes font bien leur travail. Or, à ce jour, Mediacités n’a perdu aucun procès. »


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