« Un vivant qui passe », de Nicolas Bouchaud : Voir ou ne pas voir

Nicolas Bouchaud s’empare du documentaire Un vivant qui passe, dans lequel Claude Lanzmann interviewe le délégué de la Croix-Rouge chargé de visiter les camps pendant la Seconde Guerre mondiale.

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Il n’y a pas si longtemps, en juin 2021, c’est dans la peau du protagoniste du roman Maîtres anciens, de Thomas Bernhard, que nous quittions Nicolas Bouchaud au Théâtre de la Bastille, dont il est un habitué. Seul en scène, le comédien donnait corps à la « logorrhée musicologique » du vieux Reger, critique d’art aimant son métier autant qu’il le déteste. « Pour Bernhard, la pensée est distincte de la réflexion, du raisonnement. Elle s’emploie à transformer tout concept, toute parole en son contraire. Ces contradictions sont en permanence portées à incandescence, comme si Bernhard cherchait toujours à faire sortir la pensée de ses gonds », dit l’artiste à propos de ce spectacle dans son passionnant livre, Sauver le moment (1). Avec Un vivant qui passe, Nicolas Bouchaud poursuit son exploration, sa réactivation de pensées hors du commun.

Depuis sa première création personnelle, La Loi du marcheur (2010), consacrée au critique de cinéma Serge Daney, c’est toujours seul en scène que l’acteur portait jusque-là ses adaptations de textes non théâtraux. Accompagné à la mise en scène par son complice Éric Didry et avec Véronique Timsit comme collaboratrice artistique, c’est ainsi qu’il a redonné vie aux réflexions du médecin de campagne anglais John Sassal, telles que les restituait l’écrivain John Berger dans Un métier idéal (2013). C’est de même, entre incarnation et adresse directe au spectateur, qu’il adaptait en 2015 Le Méridien du poète et traducteur roumain de langue allemande Paul Celan, pour qui, après l’horreur de la guerre et des camps, le poème devait plus que jamais se faire main tendue.

Pour la première fois, dans Un vivant qui passe, Nicolas Bouchaud n’est pas seul. Le comédien Frédéric Noaille, avec qui il a travaillé à plusieurs reprises dans des spectacles de -Sylvain Creuzevault, est dans cette nouvelle création celui qui vient activer la pensée à laquelle s’intéresse cette fois le metteur en scène : celle de Maurice Rossel, délégué de la Croix-Rouge internationale pendant la Seconde Guerre mondiale. Interviewé par Claude Lanzmann dans le film Un vivant qui passe, cet homme n’a guère l’expression particulièrement brillante – bien que détraquée, dans le cas de Maîtres anciens – de toutes les personnes réelles ou fictionnelles auxquelles Nicolas Bouchaud avait jusque-là prêté sa capacité à créer une qualité de temps particulière, spécifiquement théâtrale. Mais, par sa banalité, cette parole sidère. C’est pourquoi Claude Lanzmann est allé la recueillir, malgré la résistance de l’intéressé, en 1979, soit trente-six ans après les faits relatés dans le film. C’est pourquoi à son tour Nicolas Bouchaud s’y penche, quarante-deux ans après la réalisation du documentaire.

Avant d’entrer dans leurs rôles, les deux comédiens se livrent à un prologue qui définit leur regard d’artistes d’aujourd’hui face au témoignage d’hier. Ils nous expliquent avoir choisi d’explorer des rushs d’Un vivant qui passe, lui-même réalisé à partir de rushs non utilisés dans le film Shoah. C’est en revenant à la matière la plus brute possible, la moins transformée, qu’ils vont pouvoir mettre les moyens du théâtre au service de l’entretien entre Claude Lanzmann et Maurice Rossel, et surtout de ce qu’il soulève de questions éthiques et esthétiques. Ils réalisent alors leur propre montage à partir de l’échange entre le réalisateur et l’homme qui, dans l’exercice de son poste de fonctionnaire suisse en Allemagne, fut l’un des premiers étrangers à pénétrer au cœur du système d’extermination nazi. Le regard, ou plutôt le non-regard de Rossel sur l’atroce réalité, est pour Nicolas Bouchaud un terrain de jeu d’autant plus passionnant qu’il est miné.

Après nous avoir déroulé avec Frédéric Noaille un petit lexique des mots les plus éloignés de nos modes d’expression actuels, le comédien s’empare du rôle qu’il s’est choisi : non pas comme on aurait pu s’y attendre celui du chercheur de vérité, Lanzmann, mais celui du menteur sans doute en partie involontaire, Rossel. Avec un air gêné, légèrement comique, qu’il serait vain de chercher à détecter chez le Rossel du film, Nicolas Bouchaud répond aux questions que lui pose un Frédéric Noaille également bien différent du vrai Lanzmann. Dans l’esprit de l’introduction du spectacle, il exprime une forme d’ironie, un recul que le réalisateur laisse peu transparaître dans son documentaire. Le Vivant qui passe de Nicolas Bouchaud affirme sa conscience d’être théâtre, représentation. Tout comme étaient théâtre et représentation les deux visites dont Maurice Rossel est presque contraint de faire le récit : à Auschwitz en 1943 et à Theresienstadt l’année suivante.

Ces incursions dans l’horreur nazie ont été documentées par Rossel lui-même, sous la forme de rapports. Dans les deux cas, le fonctionnaire prétend n’avoir rien vu, rien soupçonné. Face à Lanzmann, qui cherche à comprendre comment un tel refus du réel a été possible, l’homme est moins sûr de lui. Plus il déroule ses souvenirs, plus il se contredit. Plus il laisse entendre que, finalement, il savait un peu. Dans la bouche de Nicolas Bouchaud, sa comparaison de ces deux visites à des gestes théâtraux frappe par sa justesse. Formulé par le comédien comme s’il lui venait à l’instant à l’esprit – c’est là l’un de ses grands dons –, le parallèle questionne le regard du spectateur sur la pièce en train de se jouer. Il interroge aussi la responsabilité dans le cours de l’histoire de ceux qui ne font « que » voir. Voir n’est-il pourtant pas un choix, presque déjà un acte ?

Un vivant qui passe, jusqu’au 7 janvier, Théâtre de la Bastille, Paris XIe. Relâche le 19 décembre et le 24 décembre au 2 janvier, 01 43 57 42 14, www.theatre-bastille.com

(1) Lire Politis no 1636, 13 janvier 2021.


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