« Arthur Rambo », de Laurent Cantet : De vedette à paria

Dans Arthur Rambo, inspiré de l’affaire Mehdi Meklat, Laurent Cantet met en scène un jeune écrivain maghrébin à succès rattrapé par ses tweets.

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Il s’appelle Karim D., vient de la banlieue parisienne, et nage comme un poisson dans l’eau au sein du milieu médiatico-intellectuel qui l’a adopté. Il en a acquis tous les codes. Mieux, le jeune homme sort un livre sur le parcours de sa mère immigrée, et, invité d’une émission télévisée, il y fait un tabac. C’est là que commence Arthur Rambo. À cette nouvelle coqueluche de la scène littéraire, tout est promis. Il danse au cœur de la fête mondaine donnée en son honneur, tandis que nombre de ses semblables le reconnaissent comme leur porte-parole à travers des tweets reconnaissants.

Quand, soudain, d’autres tweets surgissent. C’est le ver dans le fruit. Il y a peu, sous le pseudonyme d’Arthur Rambo, Karim diffusait des flots de messages violents contre les femmes, les juifs, les homosexuels, ou à propos des attentats terroristes – des tweets qu’il tient pour des provocations « punks » à l’humour noir. Ceux-ci ressortent le soir même et ruinent en quelques minutes la réputation du jeune écrivain.

On se souvient de l’affaire Mehdi Meklat. Laurent Cantet s’en est librement inspiré, sans chercher à la documenter – des articles et des livres s’en sont chargés. Arthur Rambo n’est pas non plus un pamphlet contre les réseaux sociaux, même s’il est suggéré que Twitter entraîne à la surenchère et que le jeune homme, pris dans la compétition des likes et obtenant ainsi un petit succès – son éditeur lui-même (Antoine Reinartz), à l’époque, s’était amusé de ses tweets –, n’avait pas suffisamment conscience de leurs éventuelles conséquences.

Ce sont ces effets-là qu’expose le film. Plutôt que de juger son personnage, le cinéaste montre Karim, interprété par un excellent Rabah Naït Oufella, aux prises avec différentes strates de la société qu’il fréquente. Toutes se retournent contre lui à la manière de tribunaux. En l’espace de vingt-quatre heures, d’un environnement à l’autre, il fuit, à la recherche d’un refuge. En vain, car il ne trouve nulle part le moindre avocat ni même d’oreille compréhensive. Que ce soit sa maison d’édition réunie en cellule de crise, ses amis parisiens, son amoureuse, puis, de l’autre côté du périphérique, ses associés de la chaîne web dont il est l’animateur préféré, et finalement l’appartement familial, où vivent sa mère (Malika Zerrouki) et son frère cadet (Bilel Chegrani). Seule une écrivaine, un beau personnage interprété par Anne Alvaro, l’accueille quelques heures sans mot dire.

Ce parcours de Karim est pleinement cinématographique. Outre que la lumière crue de la banlieue, où il arrive au petit matin, se distingue de celle de Paris, plus « cosy », le mouvement du film est celui d’une translation sociogéographique. À chaque lieu correspondent un état d’esprit, des attitudes, des intérêts particuliers, que Laurent Cantet, le réalisateur d’Entre les murs (2008) et de L’Atelier (2017), en cinéaste passé maître de son art, traite avec beaucoup d’intelligence et de subtilité.

Par exemple, le meilleur ami de Karim, Rachid (Sofian Khammes), auquel une émission de télévision a été confiée – qui est donc passé, lui aussi, du « bon » côté –, ne veut plus qu’il l’approche. « Tu ne vois pas comme on est fragiles ? », lui lance-t-il. Ses collègues de la web TV ont la même réaction pour des motifs différents : l’opprobre jeté sur Karim les éclabousse de la même manière, alors qu’ils n’ont, quant à eux, pas bénéficié des largesses de ces mondes favorisés.

On touche ici à l’aspect le plus politique du film. Mais aussi le plus sensible. Car Laurent Cantet ne cache ni n’édulcore aucun des aspects sombres de son histoire. Il suggère clairement qu’on ne passe rien aux Arabes, et même qu’on exige d’eux davantage que des autres. Mais il montre aussi cette scène : poussé à réfléchir à la nature de ses tweets, Karim prend conscience que ceux visant les juifs étaient bien plus nombreux que ceux qui raillaient les musulmans. Ou l’antisémitisme comme réflexe inconscient. Or son petit frère, admiratif de Karim, et vivant jusqu’au plus profond de lui-même la relégation, les a tous reçus sans distance.

Arthur Rambo, avec une rare empathie, nous fait comprendre et ressentir ce qui est trop souvent simplifié, caricaturé, instrumentalisé. Une belle œuvre salvatrice.

Arthur Rambo, Laurent Cantet, 1 h 27.


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