L’école de Jean-Michel Blanquer, entre neurosciences et IIIe République

Des enseignants maltraités, une vision de l’école rétrograde, voilà le bilan de la Macronie en matière d’éducation.

Malika Butzbach  • 9 février 2022
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L’école de Jean-Michel Blanquer, entre neurosciences et IIIe République
© JOEL SAGET / AFP

Depuis deux ans, il n’a cessé de le marteler. Pour Jean-Michel Blanquer, l’école doit rester ouverte, coûte que coûte et malgré un contexte pandémique mondial. C’est d’ailleurs le titre de son livre, École ouverte, publié en 2021. Mais quelle école souhaite réellement le ministre de l’Éducation ? En poste depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, l’ancien directeur de l’École supérieure des sciences économiques et commerciales détient un record : celui de la longévité Rue de Grenelle. Son modèle, il le puise dans la IIIe République, époque où se noue à ses yeux « une véritable alliance éducative entre la République et son école », comme il l’écrit. Son mandat est parsemé de polémiques sur l’uniforme scolaire, la chorale et l’apprentissage de La Marseillaise, jusque dans sa loi « pour une école de la confiance », dont l’article 3 prévoit un drapeau français pour chaque salle de classe – ou une affiche du drapeau, jugée moins chère dans une période d’austérité budgétaire.

Une école plus inclusive dans la loi que sur le terrain Alors que le handicap a été défini comme « priorité du quinquennat », qu’en est-il de l’école inclusive ? Aujourd’hui, 384 000 enfants en situation de handicap sont scolarisés, soit une hausse de 20 % depuis 2017, qui s’explique par des efforts budgétaires (3,3 milliards d’euros en quatre ans) mais aussi par l’amélioration des diagnostics et l’élargissement du champ du handicap. Les chiffres de ce quinquennat apparaissent encourageants : +35 % d’accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) recrutés, 13 000 unités localisées pour l’inclusion scolaire créées… Mais, sur le terrain, les familles et les enseignants continuent de rencontrer des difficultés. Les premières face aux limitations de la prise en charge de leur enfant pour des raisons budgétaires, les seconds devant le manque de formation pour les élèves à besoins éducatifs particuliers. Quant aux AESH, si les contrats aidés ont été supprimés, la profession demeure précaire et peu attractive avec des contrats de 24 heures pour un salaire mensuel moyen de 800 euros. Face au manque de candidats, la réponse de l’exécutif est simple : mutualiser les AESH en les affectant non plus à un enfant mais à un secteur. Une modification qui leur offre plus d’heures de travail et donc une meilleure rémunération, mais détériore l’accompagnement des élèves.
Pédagogiquement, cette passion de l’ancien se traduit par un « retour aux savoirs fondamentaux », comprendre « savoir lire, écrire, compter et respecter autrui ». Mais surtout les trois premiers. Doux discours aux oreilles de ceux qui pensent que « c’était mieux avant ». Falsification de l’histoire, selon l’historien de l’éducation Claude Lelièvre. « Depuis l’école de Jules Ferry, même si le primaire a perdu une journée de cours, le volume horaire dédié aux maths et au français est resté le même, soit 60 % des heures de cours. » Pour Laurence De Cock, historienne de l’éducation (1) et autrice d’École publique et émancipation sociale, les propos du ministre sont avant tout politiques et annoncent « une appréciation autoritaire des politiques éducatives ». Surtout, le ministre met de côté les questions pédagogiques : « Il a une vision particulière de l’enseignement, comme si l’on gavait les élèves de connaissances en maths et en français, avec une perfusion. » Entre les deux missions de l’Éducation nationale, à savoir instruire et éduquer, Jean-Michel Blanquer a imposé son choix.

Mais, dans ce discours passéiste, le ministre a tout de même ajouté une touche futuriste : celle des neurosciences. Son mantra, qu’il a développé dans la première partie de son mandat, se révèle être « un discours efficace à défaut d’être une méthode efficace », pointe Laurence De Cock. En étudiant le fonctionnement du cerveau et comment celui-ci apprend, « Jean-Michel Blanquer présente une méthode universelle qui permet la réussite de tous les élèves, quel que soit le milieu dont ils sont issus. Et donc d’éviter la question des inégalités sociales et scolaires ». Sa seule mesure qualifiée de « sociale », le dédoublement des classes de CP et de CE1 dans les écoles en éducation prioritaire, présente des avantages indéniables mais ne touche que… 5 % des élèves, souligne Pierre Merle, auteur de Parlons école en 30 questions. « Il est clair que les analyses sociologiques et psychologiques rebutent le ministre, d’où son attrait pour une méthode présentée comme scientifique, observe ce sociologue spécialiste des politiques éducatives. Mais même les neuroscientifiques le disent : on ne peut se couper des questions de pratiques pédagogiques et d’environnement d’apprentissage. Il n’existe pas de méthode universelle en éducation. »

Les choix d’orientation précoces renforcent les inégalités et les stéréotypes de genre.

C’est sur la question de la lecture que le ministre a insisté, défendant la méthode dite syllabique, fondée sur le déchiffrage des lettres et des syllabes, en opposition avec la méthode dite globale, qui préconise d’apprendre des mots entiers. Jusqu’à recommander cette méthode dans une circulaire en 2018. Un faux débat, pour les syndicats du premier degré, qui précisaient que la méthode globale n’était plus utilisée dans les classes. « Les enseignants savent que, pour apprendre à lire, il convient de former les élèves aux codes, mais aussi au sens. Apprendre le solfège ne permet pas de comprendre la mélodie », souligne Laurence De Cock. Toujours est-il que, sur le sujet précis des neurosciences, l’opération du ministère se sera réduite à une communication bien ficelée. Après la mise en place du neuropsychologue Stanislas Dehaene à la tête du conseil scientifique de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer n’a plus évoqué le sujet, lui préférant un discours moins scientifique mais bien plus agressif sur la laïcité.

Le ministère a notamment chargé le Conseil supérieur des programmes de préparer un nouvel enseignement moral et civique au collège. La seule annonce du quinquennat pour ce niveau du secondaire. « Les études le montrent : c’est le collège qui dysfonctionne le plus dans notre système, et ce depuis le début de la Ve République, contextualise Claude Lelièvre. Alors que sa prédécesseure, Najat Vallaud-Belkacem, avait commencé à s’y attaquer, le problème a tout simplement disparu avec Jean-Michel Blanquer, qui s’est surtout penché sur le primaire et le lycée. »

Et c’est au lycée que le ministre a le plus imposé sa marque, manifestant sa volonté de le transformer « de A à Z ». Chose faite depuis 2018, qui marque la fin des filières traditionnelles (S, ES et L) et la création d’enseignements de spécialité. Outre le tronc commun, les lycéens doivent désormais choisir ces enseignements, au nombre de trois en première puis de deux en terminale. « Il s’agit de la seule réforme structurelle de Blanquer », analyse Claude Lelièvre. Le système des filières avait initialement pour but de diversifier les voies d’accès au baccalauréat. Mais il a été dévoyé par la mise en place d’un bac hyper-généraliste, ici le bac scientifique, filière d’excellence destinée aux “bons élèves”. » Une évolution qui implique la hiérarchisation de ces cursus. « Le but de la réforme était d’exploser ce système pour répartir les bons élèves dans l’ensemble des enseignements de spécialité. C’est une réforme efficiente mais également plus discriminante », observe l’historien. Le cas de l’enseignement des mathématiques a été discuté et suivi de près. Hors du tronc commun, cet enseignement est suivi par 59 % des élèves, contre 90 % auparavant. Selon les chiffres publiés par la Deep (2) en 2021, un élève sur trois abandonne les maths après la seconde. Un recul encore plus important chez les lycéennes, puisque 50 % d’entre elles ne choisissent aucun enseignement de mathématiques en première. Avant la réforme, les filles choisissaient la filière S pour avoir le bac le plus généraliste, pas forcément pour les maths, explique Claude Lelièvre. Mais là, les choix d’orientation précoces semblent renforcer un peu plus les stéréotypes de genre.

Car c’est la question du choix qui est au cœur de ce « nouveau lycée ». Le ministre a maintes fois répété son souhait de responsabiliser l’élève en le faisant devenir acteur de son parcours. Un parcours qui va bien au-delà du baccalauréat puisque l’accès aux études supérieures a aussi été réformé, avec la création de Parcoursup, élargissant la sélection aux licences universitaires. « Ce discours de responsabilisation est irresponsable, s’indigne Pierre Merle. Les familles de milieux populaires se retrouvent perdues et ont des difficultés pour décrypter les conséquences du choix des spécialités. » Du côté des lycéens, c’est le stress, constatent les enseignants. Ceux-ci, assaillis de questions, n’ont que des réponses partielles à proposer puisque les éléments de sélection utilisés par les formations du supérieur ne sont pas toujours transparents. « Cette réforme néolibérale implique une fausse souplesse qui n’est qu’un facteur de tri social supplémentaire. Mais entouré d’un discours autour de l’égalité de chacun », juge pour sa part Laurence De Cock. Comment demander à un jeune de 15 ans de faire des choix d’orientation qui ont un impact important pour la suite de sa scolarité ? « Ce qu’il en ressort, c’est que Jean-Michel Blanquer connaît mal les enfants et les adolescents, leur psychologie et leur fonctionnement, observe l’historienne. Dans sa vision, ceux-ci sont génériques, telles des boîtes vides qu’il faut remplir des savoirs des adultes. Le rôle de l’école est alors de les formater pour agir dans le monde tel qu’il est, sans évoquer ni provoquer le moindre changement. »

(1) Et par ailleurs chroniqueuse à Politis.

(2) Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation.

Société
Publié dans le dossier
Comment la Macronie a abîmé l'école
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