Le Pen, Mélenchon, Jadot et l’autonomie au travail

Un déficit de pouvoir d’agir dans le travail débouche sur l’abstention ou un vote « populiste ».

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


La manière dont mon travail est organisé détermine en partie si je vais voter, et pour qui (1). En effet, les salarié·es qui disposent d’une faible autonomie au travail s’abstiennent beaucoup plus (40 % au premier tour de la présidentielle de 2017) que les autres (32 %). Le mécanisme politico-psychologique sous-jacent semble assez clair : les salarié·es aliéné·es dans leur travail et dépourvu·es de capacité d’action du fait d’une organisation rigide et d’un travail appauvri et répétitif se sentent également impuissant·es dans la sphère politique et ne voient pas l’intérêt de se rendre aux urnes.

Les données montrent en outre que l’absence d’autonomie dans son travail, quand elle ne pousse pas à l’abstention, incite à voter dans deux directions : en 2017 et encore en 2019, les salariés à faible autonomie votent nettement plus pour le RN (Le Pen, Bardella), mais aussi pour l’ex-Front de gauche (Mélenchon, Aubry et Brossat), et cela même à métier et diplôme identiques.

Il n’y a pourtant aucune proximité sociologique ou idéologique entre ces deux courants. Voter Le Pen est statistiquement associé au fait d’être né en France de parents français, d’âge moyen, ouvrier·ère, de travailler dans une PME ou de façon isolée, d’avoir des horaires atypiques (travail de nuit en particulier) ; tandis que le vote Mélenchon est associé au fait d’être plutôt jeune, immigré·e ou descendant·e d’immigré·e, syndiqué·e, fonctionnaire ou salarié·e d’une grande entreprise.

Cependant, ces salarié·es vivent une condition commune dans leur travail, un déficit de pouvoir d’agir qui, lorsqu’il ne débouche pas sur l’abstention, favorise un vote « populiste ». Le populisme est ici entendu de façon générique comme une dynamique politique charismatique portée par un·e candidat·e qui appelle le peuple à s’unir autour de sa personne pour s’opposer à des élites ou un système exécrés. L’absence d’autonomie au travail peut donc nourrir la résignation (débouchant sur l’abstention), mais aussi un sentiment d’humiliation et d’injustice, source d’une quête de réconfort et d’identité au sein d’une communauté imaginaire rassemblée autour d’une figure dominante : nationaliste, raciste et conservatrice pour le RN, progressiste et écologique pour le Front de gauche.

On comprend aisément que le populisme autoritaire du RN se nourrisse de l’aliénation au travail. Que celle-ci soit associée au populisme de gauche semble paradoxal, puisque la gauche veut l’émancipation du travail. Mais l’émancipation a surtout été pensée à travers la réduction du temps de travail, et très peu via la liberté dans le travail. En 2017, les salarié·es les plus autonomes ont plutôt voté pour les candidats de la droite néolibérale, Macron et Fillon. Il n’y a pourtant pas de fatalité : en 2019, Jadot, avec un profil politique de gauche non populiste, a réussi un bon résultat surtout chez les salarié·es les plus autonomes (2).

Par Thomas Coutrot Membre des Ateliers travail et démocratie.

(1) Lire « Le manque d’autonomie au travail favorise le vote d’extrême droite et l’abstention », Alternatives économiques, 18 février 2022.

(2) Toujours à métier et diplôme donnés.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.