Tisseurs de liens 2/7 - Cléophée Vandevoorde : Des vies à la lettre

Les écrivain·es public·ques prêtent leur plume à celles et ceux qui ne la maîtrisent pas. Une lutte quotidienne contre l’illettrisme, la dématérialisation et une administration déshumanisée.

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À quoi ça sert de raconter tout ça ? » Hichem (1) reste figé dans son fauteuil. Épaisse doudoune noire fermée sur ses soucis, pointes des pieds vissées au sol, il ne bouge que la tête pour interroger d’une voix délicate. De l’autre côté d’une vitre en plexiglas brinquebalante, Cléophée Vandevoorde fait pleuvoir ses doigts fins sur le clavier d’un petit ordinateur portable, juchée à l’avant de sa chaise, épaules relevées. « Vous allez être convoqué à un entretien de naturalisation, vous aurez des questions très personnelles. Cela peut être une expérience difficile à vivre, je préfère vous prévenir. »

Le hurlement du téléphone annonce soudain l’arrivée du rendez-vous suivant. « Allô, oui j’arrive dans cinq minutes. » Une heure est passée. Déjà. « Je vais lire et vous me direz ce que vous en pensez, d’accord ? » De sa voix fluette, Cléophée Vandevoorde rend vivante une lettre intime et solennelle. Malgré les formules de politesse, les idées livrées pêle-mêle par Hichem sont toutes là, sobres et claires, chacune à sa place. « Dans l’assurance de mes sentiments les meilleurs… » Hichem libère un soupir qu’il semblait retenir depuis de longues minutes et qui lui décroche les épaules. « Vous avez tout dit. Merci Madame ! » La lettre ouvrira le dossier de sa demande de naturalisation qu’il a décidé d’adresser à l’administration, trente ans après son arrivée en France et quelques semaines après la naissance de son troisième enfant.

Aider tout un chacun à affronter le vertige de l’écriture, c’est le métier de Cléophée Vandevoorde, 28 ans. Écrivaine publique pour l’association lilloise Les Mots pour l’écrire (LMPE), elle reçoit, gratuitement, des gens dont la vie est suspendue à quelques lignes qu’il faut coucher noir sur blanc dans une lettre attendue par l’administration. Elle rédige des courriers officiels, lettres de motivation ou de réclamation, correspondances privées. Et griffonne des Cerfa, « beaucoup de Cerfa », qu’il lui faut expliqueren récupérant un par un les documents qui constituent bientôt une pile désordonnée, qu’elle ira photocopier en courant dans l’escalier.

Le changement de calcul de l’aide personnalisée au logement (APL), en janvier 2021, a précipité dans son bureau des gens qui se retrouvent subitement sans ressources. Incapables de comprendre et de faire face. Elle accompagne des personnes discriminées dans leur travail, qui ont besoin d’écrire leur histoire en reliant des petits bouts d’indices factuels qu’elles collectionnent patiemment pour aller en justice. « Le plus dur, ce sont les récits de vie, de parcours migratoires, ou les histoires familiales, lorsqu’il faut raconter des violences conjugales ou qu’une mère écrit une lettre au juge parce que la garde de son enfant lui a été retirée », témoigne-t-elle.

7 % de la population française de 18 à 65 ans touchée par l’illettrisme.

Dans les huit centres sociaux, locaux associatifs ou municipaux où LMPE installe ses permanences en métropole lilloise, Cléophée Vandevoorde et ses collègues accompagnent des gens sans poser de questions sur leur démarche. « Je me suis fait couillonner », lâche une femme, la soixantaine, venue rédiger un courrier à la répression des fraudes contre un opérateur téléphonique qui lui a vendu un forfait qui ne fonctionne pas. Ses lettres au service réclamation n’ont débouché sur rien, « comme toujours », cingle la dame grisonnante qui répète : « Je me suis fait couillonner. » Un large sourire éclaire chaque fois son visage. Elle va déjà mieux.

Il est même arrivé qu’une dame déboule à la permanence après que tous ses chats lui ont été retirés et placés à la SPA. « Nous avons écrit à Brigitte Bardot pour l’en alerter », sourit l’écrivaine, arrivée à ce métier après des études de droit et de science politique.

Ce matin-là, dans son bureau, un jeune homme jongle avec les documents qu’il transporte dans des pochettes en carton glissées dans un sac en plastique. « Trois dernières quittances de loyer, avis d’imposition… » Sur la table, un portable crache la musique de la hotline de la Sécurité sociale, désespérément injoignable. « Contrat de travail, bail… » Les quatre notes de piano entêtantes du répondeur semblent avoir figé le temps. « Bulletins de salaire, justificatif de domicile… » L’homme manie les documents avec une étonnante dextérité. Il ne sait pourtant ni lire ni écrire. Il se repère avec les sigles des institutions,et Cléophée Vandevoorde a mis plusieurs semaines à s’apercevoir de ses difficultés. « Nous voyons aussi des gens qui sont tous les jours sur leur smartphone mais se retrouvent perdus devant un écran d’ordinateur », observe-t-elle. L’illettrisme, qui touche 7 % de la population française de 18 à 65 ans, est parfois affiché d’entrée. « Les Français et les personnes plutôt âgées ont souvent plus de facilité à l’assumer », note-t-elle.

Ces derniers mois, avec la crise du covid, la dématérialisation des services publics s’est considérablement accélérée, et le métier d’écrivain·e public·que a glissé vers l’aide au numérique. Aux impôts, à la CAF, « c’est devenu l’enfer pour avoir un service au téléphone », témoigne Cléophée Vandevoorde. Et le site des demandes de permis ou de carte grise bugue en permanence. En janvier 2019, déjà, les écrivain·es public·ques professionnel·les signaient une lettre commune alertant sur la « recrudescence des demandes d’assistance au numérique » et « la situation critique que vivent les citoyens et citoyennes face à la dématérialisation ».

Les assistantes sociales – spécialisées et débordées – renvoient souvent des gens vers eux pour écrire des courriers, mais aussi gérer des dossiers chronophages. Les associations aussi, telle la Cimade, ont identifié LMPE comme une ressource. L’écrivaine publique se retrouve donc à réaliser de l’accompagnement, ce qui n’était pas prévu au démarrage de l’association en 2011. Les 3 salariés de l’association croulent sous les sollicitations et il faut trois semaines pour avoir un rendez-vous. « On a l’impression de faire plein de trucs qui devraient être assurés par les services publics, mais avec une paye de salarié associatif », soupire Cléophée Vandevoorde.

« Le plus dur, ce sont les récits de vie, de parcours migratoires, ou les histoires familiales. »

Le métier d’écrivain·e public·que n’est pas encadré et est mal reconnu. Souvent informel, il émerge localement en fonction des besoins, parfois grâce à l’action d’une municipalité. « Et nos permanences sont tellement mal financées qu’on commence à devoir faire appel à des bénévoles, c’est un vrai cas de conscience. On ne peut pas demander à des bénévoles la même chose qu’à des professionnel·les. Nous traitons des dossiers très techniques. » L’alternative ? « On laisse les gens se débrouiller par eux-mêmes, c’est-à-dire potentiellement ne rien faire », s’inquiète Cléophée Vandevoorde.

En France, le non-recours aux aides sociales est un phénomène massif et difficilement quantifiable. Selon une récente étude, 40 % des potentiels bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire ne l’utilisent pas et près de 8 % des bénéficiaires des allocataires familiales ne perçoivent pas toutes leurs prestations (lire Politis n° 1691, 2 février 2022).

Hichem, lui non plus, n’est « pas trop paperasse ». Vu ses faibles ressources, il n’a surtout pas beaucoup de chances d’obtenir la nationalité française, même s’il a presque toujours vécu ici et a donné naissance à trois enfants dont les papiers d’identité affichent les couleurs bleu, blanc et rouge. Rien ne lui sera pourtant épargné lors de l’entretien d’« assimilation », que sa lettre est censée préparer : il devra parler des trous dans son CV, de ses pépins de santé, des vêtements de sa fille et des rois de France…

Comme pour les nombreuses demandes de naturalisation qui affluent depuis qu’Emmanuel Macron a laissé entendre que les travailleur·ses de la « première ligne » pourraient être régularisé·es, l’épreuve consiste aussi à patienter pendant les deux ans et demi de la procédure. « Deux ans et demi, quand même ! » sourit le quadra longiligne. Il semble pourtant soulagé d’avoir entendu ses mots couchés par écrit. Comme si une simple lettre pouvait adoucir la froideur de l’administration et alléger le poids de son éternelle malchance d’être né au mauvais endroit. Dans le courrier, l’intérimaire déploie un argumentaire d’une redoutable simplicité : la France est son pays. Il y vit depuis tant d’années qu’en devenir citoyen ne lui semble que justice.

« Nous allons devoir prendre un autre rendez-vous, conclut Cléophée Vandevoorde, qui ne perd jamais des yeux le planning des permanences. Mais il faut que je vous dise… » Elle quitte son poste à la fin de la semaine. Fatiguée de devoir lutter avec des histoires douloureuses qu’elle a de plus en plus de mal à laisser derrière elle en fin de journée. « J’arrive parfois à penser complètement à autre chose, mais on ne sort jamais vraiment, on se ferme. Je me suis rendu compte que j’avais tendance à être moins disponible aux autres dans ma vie personnelle en sortant du travail. »

Se sentait-elle impuissante ? Pas plus qu’ailleurs dans les métiers du social. Les mercis qu’elle reçoit à la pelle disent une vraie reconnaissance. Les larmes versées dans son bureau éclairé au néon expriment certes des douleurs, mais portent aussi des soulagements. Elle le souligne avec pudeur. « Mais ce n’est pas un travail qu’on peut mener sur le long terme. Psychiquement, c’est épuisant de ne pas se sentir soutenu [par l’administration]. On a toutes et tous connu des périodes compliquées. Moi j’ai peur d’être hyper investie, ou au contraire de manquer d’empathie. » Son choix est fait. Direction l’Italie et une ferme en « woofing » (volontariat paysan), pour garder des chèvres. Et prendre un peu de recul.

(1) Le prénom a été modifié.


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