Gilles Simeoni : « En Corse, on risque d’en reprendre pour 25 ans de violences »

Au lendemain de la mort d’Yvan Colonna, le président de l’exécutif de la Collectivité de Corse, fort d’une majorité (autonomiste) de 71% des sièges, craint que l'absence de volonté de Paris ne ruine sept années de dialogue constructif et nourrisse la montée d'un sentiment anti-Français au sein de la jeunesse de l'île. Entretien exclusif.

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Nous avons rencontré plusieurs fois Gilles Simeoni. Tout d’abord au lendemain de sa première élection à la présidence de l’exécutif de la Collectivité de Corse (CdC) fin 2015, allié alors avec les indépendantistes de Corsica Libera. Réélu depuis par deux fois avec à chaque fois une majorité de plus en plus importante (et après avoir rompu son alliance en 2021 avec les indépendantistes, désormais dans l’opposition territoriale), il est en première ligne depuis la mobilisation populaire autour de la figure d’Yvan Colonna, condamné pour l’assassinat du préfet Claude Érignac et devenue une figure de la « cause nationaliste » depuis son agression mortelle par un co-détenu jihadiste à la prison d’Arles. Pourtant, éligibles à leur « rapprochement » pénitentiaire en Corse depuis plusieurs années, Yvan Colonna et ses co-accusés du « commando Érignac » se sont toujours heurtés au refus du parquet anti-terroriste. Quelques jours de violences urbaines ont ensuite suffi pour lever ce véto, suivies de la venue expresse en Corse du ministre de l’Intérieur pour tenter d’apaiser la situation, puisque celui-ci a prononcé le mot « autonomie » pour un nouveau statut de l’île dans la République. Ce qui constitue le « cœur de cible » des revendications de Gilles Simeoni. Pourtant, en fin de visite, Darmanin a finalement refusé de s’engager davantage sur un calendrier et un cadre pour des discussions sur le sujet. Pis, les nouvelles violences de dimanche 3 avril dans les rues d’Ajaccio ont officiellement motivé l’annulation d’une première rencontre, prévue toutefois (très curieusement) l’avant-veille du premier tour de l’élection présidentielle. Entretien réalisé au lendemain des échanges en Corse avec le ministre et de l’enterrement « en martyr » d’Yvan Colonna dans son village de Cargèse suivi par des milliers de personnes.

L’exécutif a-t-il pris en compte l’expression du suffrage universel en Corse depuis 6 ans et les victoires répétées des autonomistes?

Gilles Simeoni : Le peuple corse ne supporte plus le mépris de Paris. On nous dit sans cesse : « nous avons tellement espéré, tellement cru ! On a toujours voté pour vous, on a toujours gagné, et cela n’avance pas d’un pouce ». Le sentiment général, dont beaucoup nous font part, est de dire : « on s’est fourvoyés ! » Je suis obligé de leur dire qu’ils ont en partie raison. Même si je continue à penser qu’il ne peut pas y avoir d’autres voies possibles que celle de la démocratie. Il ne peut pas y avoir, raisonnablement, d’autres chemins que celui d’un processus historique de dialogue. Encore faut-il que chacune des parties ait la volonté de le mettre en œuvre.

« Le peuple corse ne supporte plus le mépris de Paris. »

Depuis six ans, on tente de poursuivre dans cette voie qui nous a permis, quoi qu’on en dise, d’avancer. Cette société corse, des décennies durant, a été divisée à l’extrême, minée par des conflits d’une violence inouïe, jusqu’à se régler parfois dans le sang. Notre premier devoir de patriotes a donc été de reconstruire une société solidaire.

Un jeune militant de votre mouvement Femu a Corsica, qui constitue le cœur de votre majorité territoriale, affirmait « travailler pour la démocratie, à la fois comme objectif et comme méthode ». Notamment, ajoutait-il, pour parvenir à rompre avec les vieux démons du clanisme et du clientélisme…

Ce travail n’est pas immédiatement perceptible, ne fait pas les « unes » des journaux. C’est un long et patient processus de construction. C’est pourquoi je réponds aux jeunes, quand ils me disent qu’ils ont plus obtenu en sept jours qu’en sept ans : « vous n’avez qu’en partie raison ». Ils ont raison dans la mesure où leur mobilisation a été un accélérateur et que, sans celui-ci, Paris ne se serait pas assise à la table des négociations. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’il y a plus d’un demi-siècle de combats derrière nous, et surtout que, depuis sept ans, nous avons convaincu une grande majorité de Corses, remporté toujours plus largement les élections et travaillé au jour le jour pour faire évoluer la société et préparer à la situation actuelle. Sans cela, il y aurait peut-être eu une révolte, mais elle n’aurait débouché sur rien du tout ! C’est d’autant plus difficiles à faire comprendre dans une société de l’instantanéité de l’information et de l’image : un cocktail Molotov permet de passer tout de suite sur BFM-TV quand trois ou quatre années restent trop souvent hors des radars médiatiques.

Beaucoup de jeunes militants soulignaient qu’ils s’étaient mobilisés en nombre ces derniers jours, en occupant pacifiquement des centres des impôts, des délégations de l’Équipement ou autres, et que personne n’en a parlé…

Il est frustrant de se mobiliser sans débordement et de ne pas être entendus. Je pense cependant qu’il y a aussi à Paris des gens sincères. Mais, surtout en période électorale, ceux-ci se retrouvent sous la pression d’autres, en haut lieu, qui sont radicalement opposés à toute avancée en Corse. Car, pour parler clair, ce que l’on nous reproche, ce n’est pas Colonna, ou les drapeaux mis en berne par Simeoni [décision qu’il a prise lors du retour de la dépouille d’Yvan Colonna sur l’île et qui a suscité les critiques d’Emmanuel Macron, NDLR]. Ce qu’ils ne supportent pas, c’est que l’on dise : « Nous sommes un peuple ! » Quand je regarde ces jours-ci, à la télévision, Manuel Valls ou d’autres dire « le peuple corse n’existe pas », je m’interroge : au nom de quoi ? Que l’on nous dise que la Constitution ne permet pas de le reconnaître, je peux l’entendre. Mais pourquoi une telle violence ? Le ressenti de ce genre de propos est absolument terrible, très mal vécu bien au-delà des rangs nationalistes ! Car de quelque côté que l’on examine la question, nous sommes bien un peuple par notre histoire, notre langue, notre culture, notre rapport particulier à notre terre et au monde. Parce que nous nous sommes forgés dans la lutte. Avec nos contradictions, nous avons peut-être vocation à rester dans la République française, mais que l’on ne nous dise pas que nous n’existons pas !

« Avec nos contradictions, nous avons peut-être vocation à rester dans la République française, mais que l’on ne nous dise pas que nous n’existons pas ! »

Il ne s’agit pas de choisir entre la paix et le renoncement. La paix des cimetières ne nous intéresse pas. Et on ne peut pas nous demander de renoncer à ce pourquoi on s’est battus depuis des générations. Ce n’est tout simplement pas possible. Il faut donc nous proposer une voie. Sinon, il n’y aura que celle, sans issue, de la révolte à emprunter.

Sur les murs, des graffitis ressurgissent pour en appeler au FLNC. Êtes-vous inquiet de sa possible résurgence ?

Je suis extrêmement inquiet. Nous sommes rendus à un point de bascule. Les entrailles du pays grondent. Mon sentiment profond est qu’on risque fortement d’en reprendre pour 25 ans… 25 ans de cycles de violences et de répression, si l’on n’avance pas dans la voie d’un vrai dialogue. Avec des résultats tangibles et forts. À l’aéroport d’Ajaccio, quand est arrivé le corps d’Yvan Colonna, plusieurs milliers de personnes, toutes générations confondues, attendaient dans le froid le long de la route. Descendues des villages, des familles entières sont venus m’interpeller en me disant : « Gilles, avà, basta ! [Maintenant, ça suffit ! NDLR]» J’ai confirmé à mes interlocuteurs parisiens tout récemment que « je viendrai dans le processus, s’il y a le bon niveau de discussions et d’interlocuteurs. Et, y compris s’il y a des surenchères chez moi, j’assumerai ce dialogue parce que j’ai la conviction que c’est le seul schéma possible, raisonnable et souhaitable » Mais s’ils sont dans une logique de manœuvre, ils vont réussir à me disqualifier. J’avais d’ailleurs déjà dit la même chose à Emmanuel Macron lors de notre dernière entrevue : « La question est de savoir : où cela va-t-il vous mener ? Quelle est votre stratégie de remplacement ? Alors que vous avez face à vous un mouvement qui, structurellement, représente la quasi-totalité des forces vives de l’île et de sa jeunesse, fort d’un score électoral supérieur à 70 % des suffrages… Vous continuez donc de nous traiter ainsi, mais quelle est donc votre stratégie ? »

« Il ne s’agit pas de choisir entre la paix et le renoncement. La paix des cimetières ne nous intéresse pas. Et on ne peut pas nous demander de renoncer à ce pourquoi on s’est battus depuis des générations. Ce n’est tout simplement pas possible. Il faut donc nous proposer une voie. Sinon, il n’y aura que celle, sans issue, de la révolte à emprunter. »

Je ne comprends pas cette violence symbolique vis-à-vis d’interlocuteurs légitimés trois fois par le suffrage universel, qui sont les héritiers d’un combat historique. Alors que pendant plus de cinquante ans, nous avons eu des milliers de personnes en prison, des centaines de morts, où il y avait certaines années près de mille attentats, soit trois par jour environ. Alors, outre qu’il y a des indépendantistes qui ont déclaré vouloir respecter le suffrage universel, qui sont prêts à accepter l’autonomie pour au moins quinze ans et que, si les Corses venaient à rejeter l’indépendance dans les urnes, ils accepteraient ce vote. Et, alors que nous parlons de paix et surtout du travail que nous avons fait sur nous-mêmes et dans la société, on n’a de cesse de nous dire que nous sommes simplement des élus locaux, censés ne s’occuper que des poubelles et de l’assainissement ?

Car, tout premier élu de Corse aux responsabilités de la Collectivité territoriale unique que vous êtes, vous avez quand même été régulièrement traité avec mépris. Il s’agit là d’une référence à cet épisode de fouille par la police avant de vous laisser pénétrer dans la salle avec le chef de l’Etat. Pourquoi ne pas être parti ?

Avant même cet épisode, sur lequel je vais revenir, il y en a eu d’autres, dès l’arrivée de d’Emmanuel Macron à l’aéroport, puis lors de la commémoration le 6 février 2018 des vingt ans de la mort du préfet Érignac, à laquelle je suis toujours allé chaque année, dès 2015 lors de ma première apparition publique comme président de l’exécutif de la Collectivité de Corse. Ce jour-là, on a d’abord voulu me mettre au troisième rang, ce que j’ai refusé, et j’ai dû insister pour être au premier, pourtant assez excentré sur la gauche, mais je n’ai pas voulu créer d’incident, notamment lors d’une cérémonie pour un événement tragique. Puis Macron a déclaré : « cet assassinat ne s’explique pas, ne se justifie pas, ne se plaide pas ». J’ai été l’avocat de Colonna, tout comme d’ailleurs celui qui allait devenir son ministre [Éric Dupont-Moretti, garde des Sceaux, a été lui aussi l’un des avocats d’Yvan Colonna, NDLR]. Mais comment peut-on imaginer et dire, dans une démocratie, qu’un crime « ne se plaide pas » ? Devais-je là aussi quitter la salle ? J’ai choisi de rester. Le lendemain, allant assister avec d’autres élus de l’île au discours sur la Corse du président de la République, on veut me fouiller. J’ai alors voulu qu’on voit qu’on fouillait le président de l’exécutif de l’Ile. Je n’ai de nouveau pas souhaité faire d’esclandres, ce qui m’a été reproché ensuite ici. Ce choix a d’ailleurs été partagé par les autres élus, y compris par les indépendantistes, même si certains ont obtenu de ne pas être fouillés, car tout le monde voulait participer à cette réunion de dialogue, sans incident.

« Ce qui m’inquiète, ce n’est même pas l’indépendantisme qui peut se trouver renforcé. C’est plutôt le développement d’un sentiment anti-français. »

En entrant dans la salle, j’ai dû insister pour que tout mon Conseil exécutif soit aux premiers rangs, qui étaient alors occupés par des gens d’En marche ! et dont la plupart n’étaient pas des élus. Ce type d’anecdotes, qui font parfois l’histoire, se sont répétées en 2019 et 2020. Tout cela montre en tout cas un état d’esprit.

La jeunesse est-elle lassée d’attendre ?

Il y a d’abord ma génération, les gens qui ont entre 40 et 70 ans, et qui ont donné beaucoup de leurs vies pour obtenir l’autonomie : il ne faut pas croire que nous allons rentrer à la maison. Et puis il y a cette jeunesse, qui a grandi dans ce pays ayant connu ce conflit, mais qu’elle n’a pas subi directement. Il y a une histoire et une geste qu’elle ne connaît que par les livres, les documentaires, via internet, et par le discours de leurs parents et grands-parents. Tout à coup, à travers la mort d’Yvan Colonna, cette histoire fait irruption dans leur quotidien, par ses aspects les plus brutaux et les plus symboliquement chargés. Tout à coup, avec cet épisode, ils s’approprient cette histoire et se retrouvent à l’écrire. Ils sont donc en train de façonner leur génération, qui risque fort de se construire dans la révolte. Avec d’autres codes que les nôtres, que ceux de leurs aînés, parce que le monde a changé. Ce qui m’inquiète, ce n’est même pas l’indépendantisme qui peut se trouver renforcé. C’est plutôt le développement d’un sentiment anti-français. Parce la France incarne malheureusement pour ces jeunes le refus de tout ce qu’ils sont et de tout ce qu’ils veulent être. Alors que, pour ma part, je n’ai aucun problème avec les valeurs de la République. Mieux, je considère qu’elles sont aussi les nôtres : liberté, égalité, fraternité. Ces valeurs sont même au cœur de mon projet politique. Or, au nom même de ces valeurs, et avec quel travestissement, on leur interdit d’être eux-mêmes, de parler leur langue, d’avoir leurs espoirs propres, de vivre sur leur terre !

Et ce qui est terrible, c’est que cette colère récente tend à faire oublier que, depuis ces six années où nous sommes aux responsabilités, il y a beaucoup de citoyens français mais aussi d’élus de toute la France qui comprennent bien mieux la Corse qu’auparavant. Nous avons-nous aussi évolué, dans notre façon de dialoguer avec l’autre, dans notre projet politique. Mais y a-t-il encore la place ici pour une France fidèle à ses idéaux universels, capable d’être généreuse, attentive ?


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