La médiocrité de la campagne accélère la crise de représentativité

Faute d’idées et d’une réelle confrontation entre elles, hormis sur des problématiques totalement éculées, la présidentielle n’aura été qu’un rendez-vous manqué, estime l’avocat Vincent Brengarth qui nous invite à nous rééduquer au goût du débat.

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Le 12 mars 2022, Emmanuel Macron a annoncé qu’il mènerait « un nouveau grand débat (…) permanent » en cas de réélection. L’espoir d’accomplissement futur de cette promesse ne résiste pas à la conception de la démocratie qu’il a mise en œuvre jusqu’à présent, consistant précisément à se soustraire à un véritable débat. À l’heure où les grands défis, dont celui environnemental, imposent non seulement des idées nouvelles mais surtout un nouveau projet de société, son recours à l’autoritarisme et son refus d’un indispensable débat heurtent la démocratie. Depuis le début de l’élection présidentielle, force est pourtant d’admettre que la qualité des débats est inversement proportionnelle aux enjeux de cette élection. Il est de ce point de vue profondément singulier, si ce n’est sidérant, de constater que le stratagème d’Emmanuel Macron visant à ne pas débattre avec les autres candidats est sans conséquence sur la position du président sortant dans les sondages.

L’une des explications de ce phénomène inquiétant se trouve peut-être précisément dans la pauvreté de l’offre politique globale et visant à la planification, depuis plusieurs mois, d’un duel avec l’extrême droite. Une autre serait peut-être liée à la cacophonie médiatique qui s’est déroulée ces derniers mois qui, orchestrée par de puissants intérêts privés, a censuré d’avance certains candidats et n’a pas eu un but différent que de mettre en lumière l’extrême droite et Éric Zemmour. Notre démocratie, en admettant pareil fonctionnement, avance de manière prévisible et quasi autonome, sans que ses ressorts ne soient pleinement compréhensibles. Une campagne présidentielle ne se gagnerait donc plus sur des idées ?

Des programmes inachevés

Il serait faux de prétendre que la guerre en Ukraine a eu pour effet de confisquer l’élection présidentielle. Bien avant, le débat se distinguait déjà par la faiblesse de son niveau, tournant principalement autour de problématiques totalement éculées, dont la sempiternelle question migratoire. Cet appauvrissement se traduit également à travers les slogans, dont le « Le courage de faire » ou « Pour que la France reste la France », qui brillent par leur banalité...

Ce constat est d’autant plus surprenant que la crise sanitaire aurait au contraire dû nourrir une réflexion de fond sur ce qui précarise notre avenir et sur les limites d’une mondialisation dont, chaque jour, les effets pervers sont de plus en plus visibles. L’opportunité de « repenser le monde », partagée par tous pendant le confinement, a de fait été manquée, et vite balayée par une campagne dont la teneur tranche avec les élans d’espoir et de solidarité qui nous animaient encore d’hier.

Les tacles entre les différents candidats se présentant comme soucieux de l’environnement sont, à ce titre et face à la percée de l’extrême droite dans l’indifférence, particulièrement navrants.

La cessation du règne des idées s’est également illustrée par l’irruption de candidat.es aux programmes parfaitement inachevés, que l’on peut comprendre seulement en miroir avec ce qui a été précédemment décrit, soit l’impression d’une victoire accessible sans l’effort de produire de contenu. Le maintien de certains candidats à la peine dans les sondages et sans programme clair pourrait être perçue comme un gage de vitalité démocratique si ces derniers se distinguaient par la substance de leurs discours, tel n’est pas le cas.

Des propositions choquantes

La surenchère sécuritaire, autre travers de cette campagne, s’est également illustrée sur la question sécuritaire. À titre d’exemple, Valérie Pécresse déclarait il y a peu vouloir doubler la peine encourue dans les quartiers de reconquête républicaine, au mépris du principe d’égalité devant la loi. Lors du grand oral du syndicat Alliance Police organisé le 2 février 2022, Éric Zemmour proposait de « supprimer le juge des libertés », dont la principale fonction est de décider ou non du placement en détention provisoire. En avril 2021, Xavier Bertrand, alors encore en lice, avait proposé « une peine de prison automatique » pour les agresseurs de policiers, avec un « minimum d'un an non aménageable ».

Ces propositions, outre qu’elles témoignent d’une profonde méconnaissance du fonctionnement de notre système judiciaire, choquent en ce qu’elles plastronnent sans vergogne de rogner sur nos libertés les plus fondamentales, parmi lesquels figure le droit d’être protégé de la toute-puissance de l’Etat. Les débats sur le RSA qui ont émergé depuis la publication du programme d’Emmanuel Macron témoignent eux aussi de la même méconnaissance des réalités, sacrifiées sur l’autel de l’électoralisme, dès lors que deux tiers des personnes qui entrent dans le RSA n’en ressortent pas ; signe que les causes de ce désengagement social sont nécessairement plus profondes et plus complexes que la stigmatisation répandue de nouveau sans vergogne.

Repenser le rôle des médias

Comme indiqué plus haut, l’une des responsabilités de ce déboussolement revient à la puissance de l’outil médiatique lorsqu’il se met au service de certaines ambitions. Souvenons-nous que, seulement quelques années avant d’être élu, Emmanuel Macron était inconnu du grand public. Les médias ont porté le candidat, à défaut de véritablement nous renseigner sur sa vision de la France. « Vu à la télé » ne devrait pas être une certification démocratique et demeurer une expression limitée au marketing commercial.

Cette année, ces mêmes médias ont catapulté sur le devant de la scène un autre candidat, en la personne d’Éric Zemmour. Son irruption médiatique interroge aussi quant au rôle de l’empire Bolloré, qui a été à la fois un soutien financier d’Éric Zemmour et un bénéficiaire de ses fractures.

Dans ce contexte il est impératif de repenser le rôle des médias et l’influence qu’ils exercent dans le processus de détermination des votants, qui plus est alors que certains se réclament de plus en plus de « l’infotainment » et participent ainsi au nivellement par le bas du débat politique.

Le rôle des médias et des puissances économiques qui les animent accélère aussi la privatisation de la démocratie, ce dont les révélations sur les dépenses de l’État auprès des cabinets de conseil – de plus d’un milliard d’euros sur le quinquennat – atteste de façon sidérante. Ce recours à une expertise privée dans la décision publique n’est aucunement anecdotique, puisqu’il révèle une conception de la chose publique qui s’affranchit de l’expertise des fonctionnaires qui sont les premiers serviteurs de l’Etat. Il est en vérité extrêmement alarmant.

Jusqu’à présent, la campagne présidentielle a malheureusement été un rendez-vous manqué mais, il ne faut cesser de le dire, pas simplement en raison des circonstances exceptionnelles que nous traversons. Il nous faut nous rééduquer au goût du débat, car son absence aggrave peu à peu le déficit de représentativité dont nos décideurs, les premiers de ses artisans, ne pourront se plaindre demain.


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