L’appel au secours des élèves infirmiers

Depuis 2020, une génération de 90 000 étudiants, surnommée la « promotion covid », a vu sa formation sacrifiée. En stage, ils ont côtoyé la détresse des soignants et souvent subi la maltraitance.

T u vas au coin. » Le stagiaire, un homme de 30 ans, obéit. Pendant un quart d’heure, il reste debout face au mur, sous les yeux des membres de l’équipe soignante qui passent sans rien dire. Cette expérience d’humiliation n’est pas isolée, comme en témoignent les nombreuses confidences d’élèves infirmiers que nous avons recueillies. Elles révèlent une souffrance lors des stages qui émaillent leur parcours. L’enseignement dans un institut de formation en soins infirmiers (Ifsi) en France dure trois ans, au cours desquels les étudiants doivent effectuer six stages, traversant au moins une fois chaque type de structure : les lieux de vie, notamment les Ehpad, les soins de longue durée, comprenant les soins de suite et de réadaptation (SSR), les soins en santé mentale, et les services hospitaliers de médecine et chirurgie.

La première condition d’un stage réussi réside dans l’accord du soignant d’endosser le rôle de tuteur. Or, sans formation, et sans même pouvoir refuser cette mission, le temps et l’envie manquent souvent aux infirmiers. « L’infirmière ne voulait pas que je fasse de soins. Elle me mettait une pression affreuse, au point que je me cachais dans les toilettes », rapporte Ophélie_, en stage dans un service de SSR. « Il n’y a pas eu un seul moment où quelqu’un a pris le temps de m’expliquer comment procéder », se rappelle Nina_. « Débrouille-toi » est une réponse récurrente aux questions des stagiaires, si bien qu’ils n’osent plus en poser. Ils passent alors des semaines à tâtonner dans leur pratique, sans retours de la part des équipes, avant de tomber de haut lors du bilan de mi-stage. Celui-ci est parfois vécu comme un interrogatoire piège, avec des questions ne relevant pas du champ de connaissances attendu des élèves, ou comme un tribunal lapidaire où peuvent être formulées des remarques mensongères. « Ils ne veulent pas m’apprendre, et en même temps je me fais fusiller », confie Léa*. Malgré les demandes répétées des étudiants, il arrive que les tuteurs refusent de remplir ce bilan, ou seulement la dernière semaine. « Il n’y a pas le temps d’apprendre », témoigne Virginie, infirmière. Depuis 2004, les budgets des hôpitaux sont fonction du nombre de soins, alourdissant énormément les charges de travail et réduisant les effectifs de soignants, qui admettent que l’agressivité de leurs conditions se répercute sur les étudiants.

Seuls

Démunis, des élèves osent parfois contacter leur référent de stage à l’Ifsi. Mais quand les mails et les appels ne sont pas vains, les réponses, elles, peuvent l’être : « Restez courageux », « ce n’est pas mon problème », « mets ta sensibilité de côté », « c’est ta faute, tu n’as pas été assez gentille avec ta cadre ». Lorsqu’un stage se passe mal, il arrive que la cadre du service hospitalier convoque la référente de l’élève et que la situation empire pour ce dernier ou cette dernière. « Elle m’a dit que je n’avais pas le niveau sans écouter ma version des faits. En parlant de moi, elle a lancé à une collègue : “C’est désespérant” », confie Lucas*. Romain, stagiaire dans un service de psychiatrie, se souvient que sa référente « a passé son temps à me demander si j’avais un problème avec la psychiatrie. J’avais surtout un problème avec les soignants, mais je ne pouvais pas le dire, parce qu’ils étaient à côté d’elle. Elle voulait que je réponde oui, donc j’ai fini par dire oui ». L’Ifsi de Romain et Lucas nie catégoriquement considérer ainsi les jeunes dont ils ont la charge.

Il reste 64% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 5€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.