Rénover la réduction du temps de travail

On pourrait ouvrir dans le temps de travail rémunéré des espaces de délibération.

Thomas Coutrot  • 27 avril 2022
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Rénover la réduction du temps de travail
© JOEL SAGET / AFP

La réduction du temps de travail (RTT) est l’un des outils majeurs de tout projet politique émancipateur. C’était vrai avant que l’urgence écologique ne devienne criante, ça l’est encore plus aujourd’hui : la RTT fait passer la qualité de la vie avant la quantité de biens consommés (1). Ce thème a pourtant été absent de la campagne présidentielle. Présent à la marge dans les programmes de gauche, il n’a pas été mis en avant par les candidat·es. Le principal d’entre eux à gauche, Jean-Luc Mélenchon, proposait d’appliquer réellement les 35 heures (et 32 heures pour les métiers pénibles), mais éludait la nécessité d’une nouvelle loi de réduction générale du temps de travail. Il y a là une lacune très dommageable.

D’autant que le mouvement syndical a émis des propositions audacieuses qui renouvellent profondément l’ambition de la RTT. La CGT en particulier, avec sa campagne sur les 32 heures (2), met en avant une démarche où santé et démocratie au travail deviennent centrales. Face à des réorganisations permanentes et imposées, qui instillent un sentiment d’insécurité chronique et fragilisent la santé psychique des salarié·es, la CGT affirme que « libérer du temps pour réfléchir et s’organiser est aussi un moyen de permettre davantage d’interventions collectives sur les lieux de travail ». La RTT sera aussi l’occasion d’affirmer que « celles et ceux qui produisent les richesses sont légitimes à remettre en cause les actuelles finalités et modalités de l’organisation du travail, faute de quoi nous ne pourrons pas éviter des catastrophes sociales et écologiques qui pourraient bien devenir irréversibles ».

La RTT, bannière historique de la gauche, demeure au cœur des stratégies d’émancipation du travail, il faut la ressaisir et la rénover. Il ne s’agit plus seulement de réduire la durée du travail, mais de le transformer lui-même. À cet effet, on pourrait promouvoir un volet de réduction du temps de travail subordonné (RTTS) qui ouvrirait, dans le temps du travail rémunéré, des espaces de délibération autonome des salarié·es sur l’organisation et les finalités de leur travail, domaines jusqu’ici réservés à l’employeur. Il s’agirait en fait d’étendre à l’ensemble des salarié·es le droit à du temps (par exemple une journée par mois) de travail rémunéré mais hors subordination, dont disposent déjà les représentants du personnel, élu·es ou délégué·es syndicaux. La RTTS reconnaîtrait et rémunérerait ainsi le travail de délibération des salarié·es, les meilleur·es expert·es de leur travail. La loi obligerait les employeurs à répondre par écrit aux demandes portées par les élu·es du personnel à l’issue de ces réunions. Les élu·es auraient un droit de veto suspensif en cas de refus de l’employeur de modifier une organisation du travail susceptible de porter atteinte à la santé des salarié·es, des usager·es ou de l’environnement.

Il y a là un levier pour introduire la logique écoféministe du care dans le travail, en liant la lutte pour la santé au travail et le combat pour la préservation du vivant. Et reprendre l’offensive face au rouleau compresseur néolibéral.

(1) L’ONG britannique Autonomy a développé un argumentaire convaincant : « The shorter working week : a radical and pragmatic proposal », janvier 2019, https://autonomy.work

(2) « Les 32 heures : c’est possible et c’est urgent ! », septembre 2021, www.cgt.fr

Par Thomas Coutrot Économiste, membre des Ateliers travail et démocratie.

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