Un gouvernement pour passer son tour

Élisabeth Borne accède à Matignon avec une image de « gauche » usurpée. Par cette manœuvre, l’exécutif tente d’enjamber le scrutin.

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Lundi, Emmanuel Macron a finalement nommé à Matignon celle dont le nom revenait régulièrement depuis plusieurs mois. Trois semaines après sa réélection ! Dans l’entre-deux-tours, « l’hypothèse Borne » était devenue très insistante dans la majorité présidentielle. Pourquoi donc le Président a-t-il attendu tant de temps avant d’annoncer le nom de sa nouvelle Première ministre ? Le chef de l’État songeait-il à d’autres candidates, puisqu’il avait déjà fait part de son souhait de porter une femme à ce poste ? Hésitait-il ?

Une bonne dizaine de noms, dont ceux de Marisol Touraine (ex-PS), Valérie Létard (UDI) ou Catherine Vautrin (ex-LR) ont alimenté les spéculations médiatiques et suggéré que le président de la République cherchait un nouveau visage pour incarner sa « nouvelle méthode » de gouvernement. Au lendemain de la passation de pouvoir entre Jean Castex et Élisabeth Borne, Le Figaro (17 mai) assurait encore qu’Emmanuel Macron a dû céder à la pression d’Alexis Kohler, son secrétaire général, de François Bayrou et des figures historiques de la Macronie qui jugeaient l’ex-LR et actuelle présidente de la communauté urbaine du Grand Reims trop à droite. De quoi alimenter la fiction médiatique selon laquelle la nomination d’Élisabeth Borne incarnerait une légère inclinaison à gauche des politiques gouvernementales.

Un affichage de façade à finalité électorale voulu par Emmanuel Macron. Affichage qui ne peut toutefois tromper que les naïfs. Si Élisabeth Borne a travaillé dès les années 1990 au contact de plusieurs personnalités de gauche dans les cabinets ministériels de Lionel Jospin, Jack Lang ou Ségolène Royal, à la mairie de Paris sous Bertrand Delanoë, elle n’a jamais été adhérente au PS ni encore moins candidate sous cette étiquette. Ancienne élève de l’École polytechnique, ingénieure diplômée de l’École nationale des Ponts et Chaussées, cette haute fonctionnaire, éphémère préfète de la région Poitou-Charentes, a aussi exercé des responsabilités dans les entreprises du secteur public (SNCF, RATP) comme du privé (Eiffage) dans des allers-retours très prisés par « la caste » décrite par le journaliste Laurent Mauduit dans son essai sur la haute fonction publique ayant pris le pouvoir avec Emmanuel Macron (1).

Des talents d’exécutante au service des errances néolibérales d’Emmanuel Macron.

Ralliée à ce dernier dès 2017, membre de La République en marche, Élisabeth Borne coche toutes les cases de la fiche de poste arrêtée par le Président quand, lors d’un déplacement le 27 avril, il avait indiqué souhaiter à Matignon « quelqu’un qui est attaché à la question sociale, à la question écologique et à la question productive ». Elle a été de tous ses gouvernements, à la tête successivement de trois ministères qui recouvrent certes ces questions mais y a surtout montré ses talents d’exécutante au service des errances néolibérales, pro-business et antisociales d’Emmanuel Macron.

Elle a également été directrice de cabinet de Ségolène Royal quand celle-ci occupait l’hôtel de Roquelaure. Lorsqu’elle devient à son tour ministre de la Transition écologique en juillet 2019, son action reste confidentielle. Quand elle n’est pas contre-productive. La loi énergie-climat qu’elle porte reporte de dix ans les objectifs de la France en matière d’énergies renouvelables, au profit de la filière nucléaire. Une loi qui a produit des effets si limités que deux ans plus tard, un nouveau texte de loi consécutif à la convention citoyenne pour le climat a été défendu par Barbara Pompili, qui lui a succédé. La nouvelle Première ministre a également renvoyé à sa successeure l’interdiction (partielle) du glyphosate. Une substance à la cancérogénécité démontrée dont l’utilisation pourrait être réintroduite d’ici la fin de l’année à la faveur d'un renouvellement d'autorisation européen. Elle déclarait par ailleurs en juin 2019 que « le gouvernement n’est pas de ceux qui pensent que l’avenir s’écrira sans avion ».

Le 16 avril, à Marseille, Emmanuel Macron promettait pourtant que son Premier ministre serait « directement chargé de la planification écologique » afin d’aller « deux fois plus vite » pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il promettait aussi un « renouvellement complet » de sa politique. En guise de renouvellement, la nomination d’une « techno », « formée, rappelle François de Rugy, dans des écoles militaires et scientifiques, qui respecte la hiérarchie et qui n’ira pas jouer au bras de fer avec le Président », augure plutôt d’un second quinquennat dans la continuité totale du premier. Avec elle, le vrai pouvoir reste à l’Élysée.

En reportant le plus longtemps possible la présentation de ceux qui devront incarner le « nouvel élan » promis, Emmanuel Macron a sciemment cherché à « décaler le bénéfice de la victoire », selon le mot d’un de ses compagnons de route auprès de France info. En clair, raccourcir de trois semaines le délai entre le second tour de l’élection présidentielle et le deuxième tour des législatives pour ne pas abattre ses cartes et se découvrir à l’opposition trop tôt. Ces trois semaines de décantation lui ont aussi permis de recomposer sa majorité à sa guise sous une seule bannière « Ensemble ! » – une dénomination volée à la petite formation de gauche radicale du même nom –, et distribuant lui-même les investitures à des sortants ou ralliés. Sans préciser davantage le projet qu’ils devront porter. Une manière d’enjamber les législatives comme il a enjambé le premier tour de la présidentielle.

Significativement, le compte officiel de la Macronie n’a retenu qu’une seule phrase de la passation de pouvoir à Matignon : celle où Élisabeth Borne déclare que « rien ne doit freiner la place des femmes dans notre société ». On ne saurait dépolitiser plus la fonction de celle qui, dans la Constitution, est censée « mettre en œuvre et conduire la politique de la Nation ».


(1) La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, Laurent Mauduit, La Découverte, 2018.


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