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Publié le 15 mai 2010
« Wall Street : l'argent ne dort jamais » d'Oliver Stone ; « Cuchillo palo » de Renate Costa

« Wall Street : l'argent ne dort jamais » d'Oliver Stone ; « Cuchillo palo » de Renate Costa

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Illustration - « Wall Street : l'argent ne dort jamais » d'Oliver Stone ; « Cuchillo palo » de Renate Costa À la rédaction de Politis , on n’a cessé, ces jours derniers, de s’interroger sur ce qu’il fallait mettre en avant, en couverture : le risque de krach financier en Europe ou le cinéma ? Voici le film qui vient résoudre le dilemme : Wall Street : l’argent ne dort jamais , d’Oliver Stone, avec Michael Douglas, présenté dans la sélection officielle, hors compétition. Il n’y est pas particulièrement question des déboires de l’euro, mais le film rend quasi transparente la mécanique financière du capitalisme d’aujourd’hui, et montre comment le moteur s’emballe, exulte, et parfois s’enraye à la limite de la cassure.

Tout l’intérêt de cette super-production, 22 ans après Wall Street , du même Stone et avec le même Douglas, est précisément de voir comment dans un tel film, réalisé par un cinéaste plutôt classé à gauche aux États-Unis, les Américains se représentent les spéculations boursières, leurs (inhérentes) dérives et « l’impitoyable univers des hommes les plus riches et les plus puissants du monde » , comme le dit sobrement le dossier de presse.

Illustration - « Wall Street : l'argent ne dort jamais » d'Oliver Stone ; « Cuchillo palo » de Renate Costa

Le film aurait pu aussi s’intituler le Parrain IV , à cette nuance près que la nouvelle mafia tue de manière plus soft, poussant au suicide plutôt que tirant au pistolet. Sinon, les similitudes sont troublantes : les camps (banques ou holdings) qui se détruisent les uns les autres ; les chefs de gangs financiers qui cherchent à dominer les marchés (le personnage de Michael Douglas, Gordon Gekko, et son rival, Bretton James, interprété par Josh Brolin) ; les jeunes loups, adoubés par les anciens et fidèles à leurs maîtres (le personnage joué par une nouvelle jeune vedette d’Hollywood, Shia LaBeouf, drôle de patronyme pour un sacré comédien, qui partage la vedette avec la superstar Douglas).

Illustration - « Wall Street : l'argent ne dort jamais » d'Oliver Stone ; « Cuchillo palo » de Renate Costa

Un autre titre aurait pu convenir également, celui-là déjà pris par Scorsese : Casino . Car ces gens sont présentés comme des joueurs invétérés, risquant tout, ou plus exactement tout l’argent des autres, pour un profit au centuple, supermenteurs et archi-escrocs. Gordon Gekko sort d’ailleurs d’un séjour de prison long de huit années au début du film. Mais attention à la morale de l’histoire ! On imagine que le film nous dit que cette tombola géante, faite de subprimes, de crédits et de rumeurs toxiques, est moralement glauque et entraîne de la misère (invisible, du reste). Mais, en réalité, ce que le film nous montre est autre : Gordon Gekko et Bretton James sont malgré tout de sacrés personnages (même si le premier est plus sympathique que le second, parce qu’il veut reconquérir l’amour perdu de sa fille gna gna gna, niaiseries dont le cinéma américain ne peut décidément pas se passer…), et seul le plus fort parviendra à ne pas se faire prendre. C’est que ça n’est pas tout à fait la même chose…

Est-ce vraiment de la naïveté chez Oliver Stone, qui par ailleurs a recours à un bric-à-brac visuel – surimpression de chiffres, de courbes, d’écrans informatiques… – croyant peut-être réussir ainsi à « illustrer » le monde de la finance ? Ces propos du cinéaste, au sujet de son premier Wall Street , d’une lucidité plus qu’approximative, sortis du dossier de presse, me laissent, quoi qu’il en soit, tout aussi pantois : « J’ai conçu Wall Street comme un conte moral, et je crois que beaucoup de gens ne l’ont pas compris ainsi. C’est incroyable le nombre de gens qui sont venus me voir depuis toutes ces années pour me dire : “C’est votre film qui m’a donné envie de faire carrière à Wall Street.” Nombre d’entre eux ont aujourd’hui la trentaine ou la quarantaine et ils s’en sortent bien à Wall Street – je devrais sans doute préciser que ce sont des traders honnêtes »

Changement complet de registre avec Cuchillo de palo , un documentaire de la Paraguayenne Renate Costa, présenté par l’Acid, et qui porte pour sous-titre le numéro 108 . « 108 » , sous la dictature interminable d’Alfredo Stroessner (1954-1989), désignait les homosexuels, dont il fut établi une liste au début des années 1980, à Asuncion, la capitale. Ces homosexuels furent emprisonnés et torturés.

Or, Renate Costa réalise un film sur son oncle décédé dix ans plus tôt, Rodolfo, qu’elle a peu connu mais qui lui inspire beaucoup de tendresse. Cet oncle, qui était l’un de ces « 108 » , aurait voulu être danseur et non forgeron comme son père et ses frères, aurait souhaité vivre tranquillement sa différence, mais il fut écarté par sa famille, et persécuté dans son pays par un dictateur, dont on apprendra dans le film les motivations : son propre fils était homosexuel !

Illustration - « Wall Street : l'argent ne dort jamais » d'Oliver Stone ; « Cuchillo palo » de Renate Costa

Film enquête, film intimiste et film politique à la fois, Cuchillo de palo ressuscite le souvenir d’un homme par l’intermédiaire de témoins que la réalisatrice interroge, elle-même se plaçant dans le champ, signe de son implication affective dans l’histoire qu’elle déroule. Ce qui frappe, c’est que les plus aimants de Rodolfo ne sont pas ceux que l’on nomme habituellement « les proches » . C’est un travesti, vieillissant, bouleversant, qui tombe dans les bras de Renate. Ce sont des homosexuels, qui ont subi les mêmes sévices, et qui se souviennent de lui. C’est une femme, qui fut la confidente de Rodolfo, et qui raconte ce qu’il a enduré quand il était aux mains des tortionnaires.

Sans cesse, Renate Costa interroge aussi son père. L’amour qu’elle lui porte vient cogner sur l’intransigeance de celui-ci envers son propre frère, qui aurait commis « une faute » impardonnable, condamnée, dit-il, par la police et la Bible. La séquence où la cinéaste et son père restent tous deux murés dans leur silence d’incompréhension est insoutenable. Elle donne aussi la mesure du rejet viscéral que suscite l’homosexualité, c’est-à-dire l’altérité, chez un homme banal, vingt ans après la fin de la dictature…


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