blog /

Publié le 19 décembre 2012

Armer l’esprit – III

Dans cette troisième livraison de nourritures spirituelles pour aborder la nouvelle année, une bordée de livres sur des sujets contemporains essentiels.

Dans la Domination policière  » (La Fabrique), Mathieu Rigouste, sociologue et militant, analyse par le menu la construction de la violence répressive, impossible d’ailleurs à nommer comme l’ont montré les procès en diffamation de l’État contre un livre du Syndicat de la magistrature ou certaines chansons de rappeurs. L’auteur, qui a habité vingt-six ans à Gennevilliers en « zone urbaine sensible » a vu monter ces stratégies de neutralisation de la perturbation, inspirées du modèle américain de la contre-insurrection. Lui-même calqué sur les modèles de gestion coloniaux, ce que Foucault a nommé l’  « effet de retour » donnant lieu à « une colonisation interne » , et que Rigouste qualifie, reprenant la notion d’  « endocolonisation » chère à Paul Virilio, de « ségrégation endocoloniale » . Au chapitre III, il démontre que le point charnière de cette montée inexorable de la violence est son industrialisation : «   La transformation de la violence policière est liée au développement d’un marché mondial de la coercition. Ce phénomène est porté par de puissants complexes industriels, médiatiques et politico-financiers qui tirent profit de la prolifération des guerres policières en vendant des doctrines, des techniques, des équipements et des armes de coercition. » Il étudie aussi les « polices de choc », les BAC, les techniques de guérilla urbaine, l’apartheid issu de « politiques de la ville » focalisées sur la sécurité et son corollaire, l’« architecture de prévention situationnelle » (plus connue sous le nom de requalification urbaine), la gestion des « indésirables » et l’enfermement industrialisé d’un sous-prolétariat forcément coupable. À lire absolument. 

Entre architecture inhumaine, violence policière et résignation forcée à la crise permanente, des gens vivent, malgré tout, à Gennevilliers. - Capture d'écran [etatdexception.net->www.etatdexception.net/?p=2620]

Conséquence de la domination féroce, la question du soulèvement, de l’insurgo des humains qui entendent vivre debout, traverse régulièrement notre société. L’Échappée vient de publier le Goût de l’émeute , un récit, signé par la sociologue Anne Steiner, des conflits sociaux qui ont agité Paris entre 1908 et 1910. Emmené par une CGT alors révolutionnaire, le flot des milliers de militants a encore grossi du fait de la violente répression policière. À l’origine : des manifestations dans le faubourg Saint-Antoine, à la suite de l’exécution par la police de plusieurs ouvriers. On ne peut que faire le lien avec aujourd’hui : morts de prétendus délinquants abattus par la police, émeutes dans les banlieues, répression féroce et harcèlement des populations soumises au contrôle d’identité à chaque passage. Similitude socio-économique aussi, comme l’illustre ce passage : «   Pour pouvoir résister, les patrons devaient abaisser leurs coûts de production par tous les moyens. Cela se traduisit d’abord par un durcissement des règlements intérieurs des usines, un contrôle plus strict des horaires […], de la liberté de circuler à l’intérieur des ateliers […], puis des baisses de salaires et des licenciements furent annoncés et bientôt l’affrontement fut inévitable.   »

Sujet très actuel également, la fabrique de l’enfant/citoyen modèle. Paru en 2011, mais indispensable pour les parents qui s’inquiètent des problèmes scolaires de leurs enfants, On agite un enfant, l’état les psychothérapeutes et les psychologues , de Yann Diener. «   Les pouvoirs publics sont en train de transformer les textes qui régissent le médico-social , dénonce ce psychanalyste qui travaille en centre médico psycho-pédagogique (CMPP), en envisageant notamment qu’un enfant soit classé “handicapé” s’il doit consulter au CMPP plus de six   mois.   »  

Autre sujet contemporain, la crise, qui fait l’objet d’une analyse systémique par Lukas Stella dans son livre l’Invention de la crise . En dix-huit brefs chapitres, et force citations, il dévoile ce qu’on connaît mais ne voit plus toujours : la mutation folle du capitalisme, l’économie comme zone de non-droit, l’allégeance de politiques aveugles, la tyrannie économico-sociale, les accapareurs et les imposteurs. Parmi ces derniers, les inévitables « experts » dont il dit qu’ «   ils sont devenus les propriétaires officiels de la représentation du monde. Ils calculent toujours leurs prédictions à partir de la structure du système actuel, à partir du point de vue restreint de l’administration des choses marchandes   » . Une vision réaliste-pessimiste, éclairée et désespérante, mais, à condition de se dégager de la gangue du formatage désinformationnel, du leurre généralisé, et de croire au libre choix, ce libertaire solitaire entrevoit malgré tout «   un nombre infini de mondes réalisables   » .


- La domination policière, une violence industrielle , Mathieu Rigouste, éd. La Fabrique.
_ Extrait du premier chapitre

- Le goût de l’émeute. Manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la Belle Époque , Anne Steiner, éd. l’Échappée.

  • On agite un enfant, l’État les psychothérapeutes et les psychologues , Yann Diener,
    éd. La Fabrique.
    _ Article 11 sur ce livre. 

-L’invention de la crise, escroquerie sur un futur en perdition, Lukas Stella, Éditions l’Harmattan.
_ Un addenda à son livre sur le site de Lukas Stella.

Haut de page

Voir aussi

Paul Veyne : « La fascination pour l'Antiquité ne m'a jamais quitté »

Idées accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.