Le modèle scandinave en panne

Longtemps présentée comme exemplaire, la social-démocratie des pays d’Europe du Nord traverse une crise après les échecs des dernières élections.

Jean-Baptiste Quiot  • 17 mai 2007 abonné·es

Que reste-t-il du modèle suédois ? Celui-là même qu’en 1928 le chef du Parti social-démocrate définissait dans un discours fondateur : « Dans cette maison du bonheur régneront l’égalité, la sollicitude, la coopération, la solidarité. » Que reste-t-il de ce système qui voulait « aplanir les inégalités de classes » et développait pour cela un fort État providence et une « mystique coopérative » [Marie-Laure Le Foulon, in le Rebond du modèle scandinave, Lignes de repères, 2006, 176 p., 16 euros.
]]?

La réponse tient en partie dans le verdict des urnes. Après soixante-quinze ans de gouvernement, les sociaux-démocrates et leurs alliés ont essuyé un revers aux législatives du 17 septembre 2006. Le Parti social-démocrate (SAP) n’a totalisé « que » 35,2 % des suffrages exprimés et a perdu 14 sièges. Ce score, qui ferait le bonheur de nos socialistes français, est un camouflet pour la gauche suédoise. Les ex-communistes du Parti de la gauche (VP) perdant, eux, 6 sièges (5,8 % des suffrages), tandis que les Verts obtenaient 5,2 % des voix.

Une des causes de la défaite : l’alliance de circonstance des partis de la gauche n’a pu faire oublier leur désaccord fondamental lors du référendum du 13 novembre 1994 sur la question de l’adhésion à l’Union européenne. Les écologistes, le Parti de la gauche et une partie des sociaux-démocrates avaient appelé à voter « non » pour défendre les acquis sociaux. Mais c’est le « oui » qui l’avait emporté, et le SAP a décidé d’assumer les conséquences de ce scrutin. Ainsi, pour répondre aux critères d’adhésion à l’Union, il a choisi de s’attaquer à l’« État providence » : réduction massive du nombre de fonctionnaires, privatisation des transports, retraite à 65 ans avec une part de capitalisation, mesures pour l’« activation » des sans-emplois et la « flexsécurité ». Des choix « sociaux-démocrates » qui sont aujourd’hui, en France, ceux de la droite « décomplexée » de Nicolas Sarkozy ! Comment, alors, s’étonner que les Suédois aient décidé de voter pour une droite qui a la paternité de ces idées que même la gauche estime « efficaces » ?

La gauche danoise a connu un sort semblable. La droite a remporté les élections législatives du 8 février 2005 pour la deuxième fois consécutive. Après cette victoire, la gauche apparaît éclatée. Avec 25,9 % des suffrages (soit une perte de 3,2 points par rapport à 2001), le Parti social-démocrate (SD) enregistre un des plus mauvais résultats de sa longue histoire. Le centre bénéficie de cette chute, avec un Parti radical libéral (RV) qui connaît une augmentation de 4 points et recueille 9,2 % des suffrages. Mais c’est la question de l’immigration qui a dominé la campagne, dans ce pays où l’extrême droite est la troisième force au Parlement. Les sociaux-démocrates n’ont pas réussi à proposer une alternative claire, apparaissant sur la même longueur d’ondes que le gouvernement sur des dossiers comme la présence militaire en Irak ou l’immigration. Le centre, en s’opposant à cette politique, a réussi, lui, à récupérer les voix des jeunes.

Le Parti socialiste populaire (SF), qui réunit des Verts et des anciens communistes, conserve ses 11 sièges avec 6 % des suffrages. Mais, en tant que fervent défenseur de l’Europe, le SF se voit concurrencer sur sa gauche par la liste de l’Unité-Alliance rouge verte, qui s’affiche contre l’Europe libérale et réunit 3,4 % des voix. Avec des sociaux-démocrates qui n’arrivent plus à se démarquer de la droite et une gauche de la gauche qui ne parvient pas à s’unir, l’avenir de la gauche semble compromis au Danemark.

Seule la Norvège échappe au naufrage. Au moins électoralement. En effet, c’est bien la gauche qui a remporté les élections législatives du 12 septembre 2005. Mais au prix d’une alliance avec le Parti du centre (SP), qui a obtenu 6,5 % des voix. Troisième pays exportateur de pétrole, avec 4,6 millions d’habitants, la Norvège est le pays « où l’on vit le mieux » , selon l’ONU. D’où la seule question de la campagne : la répartition des richesses. Face aux réductions d’impôts pour les plus riches proposées par la droite, les Norvégiens ont voté massivement pour le parti travailliste (32,7 %) et son allié anti-européen, le Parti socialiste de gauche (8,8 %). Cela veut-il dire que la gauche l’emporterait plus volontiers dans les pays qui sont à l’abri de la crise, et se montrerait impuissante quand la mondialisation frappe ?

Politique
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