Navarro contre les OGM

En Espagne, la culture de maïs transgénique est la plus importante d’Europe.
Elle contamine fréquemment les champs voisins. Un agriculteur bio a brûlé
sa récolte en signe de protestation.

Daniel Dupuis  • 17 mai 2007 abonné·es

En 2001, Enric Navarro achète sept hectares de terre à Albons, village catalan situé au nord de Gérone. « Nous avons commencé par planter des arbres tout autour, à cause de la tramontane, raconte cet agriculteur écologiste de 42 ans, ancien ingénieur agricole. Également pour nous isoler des fermes voisines et favoriser la biodiversité. » Il cultive aujourd’hui des arbres fruitiers, des légumes, des plantes fourragères et du maïs destiné à la consommation humaine.

« En 2005, j’ai semé un demi-hectare de maïs bio, poursuit-il. Je pensais qu’il n’y avait aucun problème. Mais, à la récolte, les analyses ont indiqué la présence de 12,6 % de Mon 810, le maïs transgénique de Monsanto le plus cultivé en Espagne ! Nous avons analysé les semences qu’il me restait : on n’a rien trouvé. La contamination venait donc d’ailleurs. Le champ de maïs conventionnel le plus proche était à 70 mètres. Je ne sais pas s’il était transgénique ou non, le pollen peut contaminer de beaucoup plus loin. Du reste, je ne recherche pas le responsable local. Si plus de 40 % du maïs produit en Catalogne est transgénique, comment peut-on garantir que les 60 % restants sont libres d’OGM ? Le véritable responsable est le ministère de l’Agriculture. »

Depuis 1998, l’Espagne cultive du maïs transgénique à des fins commerciales, et pas moins de 31 variétés de Mon 810 ont été autorisées depuis par les gouvernements successifs. Jusqu’en 2007, l’Espagne était même le seul pays de l’Union européenne à cultiver des OGM à grande échelle : 53 000 hectares de Mon 810 l’an dernier [^2]. Or, en avril 2006, un rapport de Greenpeace a montré que le maïs OGM était à l’origine d’une importante contamination génétique des cultures biologiques et conventionnelles [^3]. Les analyses effectuées dans une quarantaine d’exploitations agricoles d’Aragon et de Catalogne ­ qui regroupent 90 % des cultures d’OGM espagnoles ­ ont révélé que près du quart des champs testés étaient contaminés par du maïs OGM (de 0,07 % à 12,6 %). « Dans des conditions normales, le pollen du maïs peut voler jusqu’à cinq kilomètres, voire des dizaines lorsque le vent souffle jusqu’à 100 km/h, comme souvent en Catalogne », indique Juan-Felipe Carrasco, membre de Greenpeace Espagne et coauteur de ce rapport.

Non seulement il n’existe aucune mesure pour isoler les cultures OGM, mais certains champs de maïs ne sont séparés que par une route. Et bien qu’une directive européenne rende obligatoire la tenue de registres publics sur les cultivateurs d’OGM, elle n’est absolument pas appliquée. De plus, la contamination peut également provenir des machines agricoles qui passent d’un champ à un autre sans être nettoyées, ou du mélange des récoltes lors du transport et du stockage dans les coopératives. Résultat, la contamination n’est plus une exception, elle est devenue la règle.

« J’avais le choix , explique Enric Navarro, j’aurais pu vendre ma récolte comme transgénique, d’autant plus qu’il n’y a pas de différenciation, sur le marché, entre maïs OGM et non OGM : tous les agriculteurs livrent au même endroit, et tout est mélangé. Mais je voulais pouvoir dormir tranquille, et sans m’inquiéter d’avoir empoisonné des gens. Alors j’ai décidé de dénoncer publiquement la contamination massive dont nous sommes victimes. Avec un groupe d’opposants aux OGM, nous avons récolté le maïs et nous l’avons brûlé. »

Ce coup d’éclat, très médiatisé, lui a assuré une soudaine notoriété, très mal perçue par la majorité des 600 habitants du village d’Albons. « Moi qui dors toujours avec la porte ouverte, j’ai dû fermer à clé parce que j’avais peur, admet Enric Navarro. On m’a accusé d’avoir fait tout cela pour me faire de la pub. » [^4] Au niveau national, cette action a suscité une timide prise de conscience du problème de la contamination par les OGM.* « Mais elle est extrêmement lente, précise Juan-Felipe Carrasco, car le pays reste très peu sensible aux questions d’environnement. Quant au ministère de l’Agriculture, il continue à autoriser la culture de nouvelles variétés. Si bien que les agriculteurs écolos ne veulent plus investir dans un maïs qui court de plus en plus de risques d’être contaminé. La culture du maïs bio disparaît à cause des OGM. »
Enric Navarro n’en a pas moins semé le mois dernier du maïs bio dans une parcelle située au centre de sa propriété. S’il s’avère que sa récolte est à nouveau contaminée, il arrêtera. « Il s’agit d’un choix personnel, je veux continuer de vivre en accord avec moi-même. »

[^2]: Une position que la France s’apprête à lui disputer. De 5 500 hectares en 2006, par la grâce du récent décret autorisant sa culture commerciale, le Mon 810 pourrait passer à 30 000, voire à 50 000 hectares en 2007.

[^3]: « La Imposible Coexistencia », Greenpeace, Assemblea Pagesa de Catalunya, Plataforma Transgènics Fora, 4 avril 2006.

[^4]: Enric Navarro a décidé, en 2004, de vendre ses produits à la ferme et d’aménager sur ses terres un parc agroécologique (.).

Écologie
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