La cité de la seconde chance

La Cité André-Jacomet accueille des sans-abris. Du fait de la nouvelle loi,
les hébergés peuvent désormais rester le temps qu’ils veulent. Reportage.

Olivier Doubre  • 22 novembre 2007 abonné·es

Dix-neuf heures : la nuit est particulièrement froide, ce soir de novembre. Peu de gens déambulent sur les trottoirs sombres du boulevard Ney, à l’extrême nord de la capitale. Quelques personnes fument devant la porte éclairée du n° 17. Comme dans tous les lieux recevant du public, la Cité André-Jacomet (du nom de son fondateur, ancien vice-président du Secours catholique) est, depuis le 1er février 2007, un espace non-fumeur.

Le directeur, Luc Monti, est encore dans son bureau à cette heure tardive. Il est heureux de faire visiter ce centre, dont la rénovation a été achevée fin 2004. Sur trois étages, les chambres sont regroupées par petites unités. La propreté est partout visible, et chaque étage compte une chambre équipée pour les personnes à mobilité réduite. Le centre étant un des rares à disposer d’un ascenseur, beaucoup de handicapés y sont hébergés. Pour l’instant, et ce depuis sa création, « la Cité » n’accueille que des hommes seuls, au nombre de 140 depuis la fin des travaux. Dès qu’une place se libère, un fax est envoyé au 115 (le centre d’appel du Samu social de Paris), qui oriente alors une personne en attente d’hébergement. La Cité André-Jacomet, qui dépend de l’Association des cités du Secours catholique (ACSC), a ouvert en 1996, à la suite d’une démarche conjointe du Samu social et de la Dass, qui avaient contacté l’association pour créer un nouveau centre d’hébergement d’urgence. Toutefois, rappelle Luc Monti, « la laïcité est une valeur de référence dans les statuts de l’ASCS »

L’année dernière, l’action des Enfants de Don Quichotte le long du canal Saint-Martin a permis l’adoption, en mars, de la fameuse loi « Dalo », pour « Droit au logement opposable ». Même si celle-ci n’est effective que le 1er janvier prochain, son article 4 a posé le principe que « toute personne accueillie dans une structure d’hébergement d’urgence doit pouvoir y demeurer, dès lors qu’elle le souhaite, jusqu’à ce qu’une orientation lui soit proposée » . Les personnes accueillies ne pouvaient, auparavant, rester plus de sept nuits consécutives dans ce centre, comme dans la plupart des structures d’accueil d’urgence en France. Un mode d’organisation qui empêchait tout travail au long cours en direction des « hébergés », comme on les appelle ici. En outre, depuis septembre dernier, le centre est maintenant ouvert 24 h/24.

Luc Monti se félicite de ces changements : « À force de changer de lieu chaque semaine, les personnes perdaient toute personnalité. Quiconque, avec un tel régime, ne sait rapidement plus qui il est, ni où il se trouve en se réveillant le matin. » Difficile aussi d’entrer en confiance avec une personne, de lui poser des questions personnelles, si l’on sait qu’elle s’en ira quelques jours plus tard…

Ce bouleversement a nécessité l’embauche de quatre travailleurs sociaux supplémentaires et la recherche de nouveaux partenaires, spécialisés dans le traitement de certaines problématiques : alcool, usage de drogues, (ré)insertion, problèmes administratifs (également pour les sans-papiers), psychiatrie ou affections de longue durée… Des conventions ont ainsi été signées avec des hôpitaux, des structures s’occupant de santé mentale, ou bien, pour les problèmes de dépendances, avec l’Espace Murger de l’hôpital Fernand-Widal ou l’association Espoir Goutte d’or . Leurs salariés interviennent lors de permanences dans « la Cité » ou forment son personnel, et quelques lits leur sont réservés lorsqu’elles ont besoin de faire héberger des personnes suivies chez elles.

Le fait que les personnes accueillies puissent désormais rester aussi longtemps qu’elles le souhaitent oblige à faire encore plus attention au cadre de vie : une gouvernante a donc également été embauchée récemment, qui, sourit Luc Monti, « travaillait auparavant dans un hôtel 4 étoiles ! » Dans une démarche de responsabilisation et d’autonomie des hébergés, une contribution symbolique d’un euro par jour est demandée à ceux qui ont des ressources. Mais, puisqu’ils peuvent rester, partent-ils vraiment un jour ? À part quelques (rares) exclusions pour violence, 39 départs ont eu lieu depuis le mois de mars : 4 décès, 3 départs vers de véritables logements, 5 hospitalisations. Enfin, 13 personnes ont « disparu » sans explication, dont 7 n’ont jamais refait le 115. L’attention de l’équipe dirigée par Luc Monti se porte beaucoup, aujourd’hui, sur la qualité de la relation humaine avec les hébergés. « Certes, la presse dit souvent que certains ne veulent plus aller dans les centres en mettant en avant les problèmes de violence, de vol, etc. , explique-t-il. Pourtant, je reste persuadé qu’il y a moins de violence que dans la rue. Ceux qui refusent les centres sont, à mon avis, les plus fragilisés et refusent d’intégrer toute institution ­ que de fait nous représentons. »

La conférence de consensus qui va avoir lieu prochainement aura justement pour fonction de réfléchir aux pratiques des différentes structures. « Nous travaillons avec des individus : rien ne peut donc fonctionner de façon automatique. Cette conférence, même si je suis un peu réservé sur ce qui en sortira de concret, doit permettre de donner du contenu, d’analyser les pratiques du secteur social, d’un point de vue plus scientifique. C’est la première fois et c’est très important » , conclut Luc Monti.

Il est plus de vingt heures. Au rez-de-chaussée, dans le réfectoire très propre, les personnes défilent devant le comptoir qui sépare la salle à manger de la cuisine, tenue ce soir par trois bénévoles. Martin [^2], qui sert les boissons, « habite » le centre depuis plus d’un an. Si certaines personnes accueillies peuvent correspondre à l’image traditionnelle du clochard, ce n’est pas, de loin, la majorité. Contrairement à beaucoup d’entre elles, Martin est prêt à parler de lui. Ancien chef d’une très petite entreprise de réseaux informatiques, il a connu des problèmes d’endettement qui l’ont poussé à commettre des infractions en matière comptable : « J’ai fait une grosse erreur et je l’ai payé très cher. » Le fisc le rattrape et il est condamné sévèrement à du sursis par un tribunal de la région parisienne. « Tout d’un coup, je n’étais plus personne. Je n’avais plus de travail. Je ne pouvais plus voter. Très vite, après avoir dû divorcer, je me suis retrouvé seul, sans ressources, et j’ai perdu mon logement. J’ai vécu ensuite un an dans ma camionnette, la seule chose que j’avais sauvée, et je croyais qu’à cause de ma condamnation je n’avais droit à rien. Mais, un jour, un Africain croisé dans la rue m’a dit que je pouvais toucher le RMI et qu’il y avait des centres comme ici, où prendre une douche, manger, faire des démarches. »

Après nombre de boulots au noir, Martin tente aujourd’hui, ayant purgé sa peine, de reprendre une vie « normale ». Il reproche surtout à l’État de laisser tomber les gens et de « mettre sous le terme SDF des gens qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Beaucoup ne devraient pas être ici, notamment les handicapés ou les malades mentaux… » Martin n’a pas l’air de quelqu’un à « réinsérer ». Il est fier d’avoir toujours travaillé, « depuis l’âge de 16 ans » , et de s’en être « toujours sorti tout seul » . Aujourd’hui, son problème n’est pas tellement le travail ­ avec son RMI, refusant désormais le travail au noir, il recherche un emploi dans son ancienne branche ­, mais un problème administratif : pendant ses années dans la rue, sa carte d’identité est maintenant périmée et il ne peut la refaire car « la Cité » n’est pas considérée comme une véritable adresse… De ce qui pourrait sembler un « détail » découle en fait toute une série de conséquences qui font qu’aujourd’hui encore Martin vit ici. Avec pourtant l’espoir de s’en sortir bientôt. Tout le monde a droit à une seconde chance.

[^2]: Le prénom a été modifié.

Société
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