« Le moratoire était possible depuis deux ans »

Le gouvernement a décidé vendredi d’un moratoire sur la culture du maïs OGM. Pour le biologiste Gilles-Éric Séralini*, c’est une conséquence du Grenelle de l’environnement, qui a changé les rapports de force.

Patrick Piro  • 17 janvier 2008 abonné·es

Le Comité de préfiguration
[^2] s’est prononcé en faveur d’un moratoire sur la culture du maïs transgénique Mon 810 de Monsanto, au nom des risques environnementaux et sanitaires. Ses arguments n’étaient-ils pas connus de longue date ?

Gilles-Éric Séralini : L’avis délivré par cette instance est une réévaluation de l’étude menée en 1998 par la Commission du génie biomoléculaire (CGB), qui avait alors conclu à son innocuité malgré des doutes scientifiques sérieux. Dans cette commission, j’avais demandé dès cette époque des études à long terme, sans succès. Le moratoire était donc à mon sens plus que nécessaire : depuis 2006, on a mis en évidence d’autres effets négatifs, comme la dissémination de pollen OGM jusqu’à 100 kilomètres de sa source, ainsi que des impacts sur la vie dans le sol, notamment sur les vers de terre. Tout cela aurait pu être pris en compte, mais la CGB, qui avait pour mission de s’autosaisir sur tout sujet jugé pertinent par elle, ne l’a pas fait. Elle a négligé ces faits nouveaux ainsi que les lacunes importantes des tests pratiqués sur les OGM, que nous avons mises en évidence au Criigen. En particulier l’absence d’études de tératogenèse ­ la production de malformations ­ et les effets sanitaires à long terme des OGM.

Illustration - « Le moratoire était possible depuis deux ans »

Depuis 2006, on a mis en évidence la dissémination de pollen OGM jusqu’à 100 km de sa source. SAGET/AFP

Vous aviez notamment dénoncé, en 2006, le fait que la CGB a négligé une étude montrant l’impact préoccupant de l’ingestion par des rats d’un autre maïs OGM, le Mon 863…

Des signes de toxicité hépatorénale apparaissent dès trois mois de consommation chez les mammifères de laboratoire. Ce délai maximal est généralement observé pour les études sanitaires officielles sur les OGM. Je lutte pour qu’il soit plus long car ces signes ne convainquent pas tous les décideurs d’arrêter la commercialisation ! Le lobby est fort. Mais on revient de loin : avant 2000, on se contentait même d’un seul mois de test, alors qu’il existe des OGM en plein champ depuis 1994 en Amérique du Nord ! Aujourd’hui, les tests se pratiquent sur une seule espèce animale pendant trois mois, exigence très inférieure à celles que l’on impose aux médicaments ou aux pesticides. Et le fait que le Mon 810 ait été créé pour produire son propre insecticide n’y change rien, bien que ce dernier ait été exonéré à tort d’essais sanitaires et environnementaux à long terme, comme le montrent de multiples preuves scientifiques. Seuls les produits chimiques font l’objet de plus de laxisme : nombre d’entre eux n’ont encore droit à aucun test in vivo.

Comment s’explique cette tolérance ?

Principalement parce qu’il n’est pas rentable, dans le domaine des semences, de faire pratiquer de vrais tests de phytopharmacie. Ce sont des produits à faible valeur ajoutée, et commercialisés pendant un nombre d’années limité.

Certaines associations écologistes, redoutant que l’avis des semenciers domine, au vu de la composition de ce comité, en sont sorties. Qu’est-ce qui a changé ?

La présence d’un double collège au sein de ce comité, dont l’un est purement scientifique, a certainement modifié la donne. Les voix de plusieurs chercheurs réputés ont porté, dont celle de l’écologue Yvon le Maho ou de l’agronome Pierre-Henri Gouyon, du Criigen, ainsi celle de Joël Spiroux, médecin, au sein du collège social. C’est la traduction d’une évolution des rapports de force à la suite du Grenelle de l’environnement. Plus qu’une nouvelle interprétation des risques des OGM, le comité a exprimé des critères d’exigence d’un niveau supérieur, inédits dans une commission d’expertise officielle, malgré les pressions exercées sur le gouvernement « pour que l’on ne dégrade pas la compétitivité de nos entreprises » . Ce comité a joué le rôle d’un cheval de Troie, et la France a agi en pionnière, en l’espèce.

Les « doutes sérieux » concernant l’innocuité du maïs Mon 810, évoqués par le président du comité, le sénateur UMP Jean-François Legrand, ont déclenché une violente polémique de la part d’élus de la majorité, de la FNSEA, de Monsanto et de chercheurs. La crédibilité des conclusions est-elle en jeu ?

La dizaine d’interrogations sur la santé et l’environnement rapportées par le comité ne peuvent constituer que des doutes sérieux ! Les 14 scientifiques du comité qui ont critiqué Jean-François Legrand devraient accorder plus d’importance aux risques sur la santé à long terme qu’aux mots… Le rapport, quoi qu’il en soit, sonne comme un désaveu cinglant des positions qui prévalaient au sein de la CGB, que j’ai dénoncées depuis longtemps [^3]. La CGB n’a pas vu son mandat renouvelé, c’est le Comité de préfiguration qui lui a succédé, marquant une rupture. Rappelons simplement qu’elle n’aura qu’un effet négligeable sur les cultures : en 2007, à peine 0,5 % du maïs français était transgénique.

[^2]: Créé à la suite du Grenelle de l’environnement, il prépare la mise en place de la future Haute Autorité sur les OGM.

[^3]: Notamment dans Politis n° 922 et n° 937.

Écologie
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