La faim du monde

Pierre Rabhi  • 17 avril 2008 abonné·es

La grande majorité des populations n’est pas consciente de la gravité des enjeux alimentaires et du risque de pénurie sans précédent qui se prépare. Le sentiment collectif est que les pays prospères sont du bon côté de la barrière et donc assurés de ne jamais manquer de rien, les pénuries et famines affectant seulement les pays « tiers ». Le phénomène de raréfaction des denrées évolue d’une façon insidieuse, sans lisibilité pour le citoyen. Les biens communs indispensables à la survie sont chaque jour sacrifiés à la prépondérance absolue du lucre. L’agriculture, sans laquelle aucune autre activité humaine n’est possible, est banalisée par la surabondance illusoire des denrées, disponibles mais drainées de tous les coins de la planète avec un coup énergétique, écologique et social jamais comptabilisé ; de même que ne sont pas comptabilisées la destruction des sols, la pollution des eaux, la dissipation des semences, la disparition de petites et moyennes structures agricoles, naguère réparties sur tous les territoires.

Comment peut-on raisonnablement imaginer un avenir alimentaire avec des masses de gens concentrés dans les villes et de vastes espaces agricoles transformés en aires récréatives ou vouées à la production du carburant, au détriment des estomacs des êtres humains ? Le catalogue de ces aberrations n’a pas de limites. Entre l’abondance d’une alimentation de plus en plus insalubre et les famines qui s’amplifient, la planète alimentaire court à la catastrophe. Il semble que les décideurs ignorent cette réalité, ce qui ne les dédouane pas d’une lourde responsabilité. Pour produire de la bonne nourriture, il faut de la terre, de l’eau, des semences, des agriculteurs, des savoirs, des savoir-faire particuliers, quand il ne s’agit pas de l’industrie de la terre produisant de la matière pour bouffer et non pour se nourrir. Avec une gouvernance éclairée, les biens communs et vitaux devraient être préservés de ces spéculations. Nous sommes loin du compte; on attendrait notamment l’interdiction sans appel des OGM inutiles et préjudiciables à la santé publique, ruinant les paysans du tiers-monde et générateurs de nuisances pour les territoires agricoles des pays prospères. En revanche, les conservateurs, les propagateurs ­ comme Kokopelli ­ des semences comme patrimoine légitime de l’humanité, constitué depuis dix mille ans, sont condamnés.

Cet arbitraire est significatif de l’état d’esprit d’une société qui, en dépit des simagrées avec lesquelles elle prétend traiter les questions les plus décisives pour l’avenir du genre humain, est de plus en plus subordonnée aux intérêts privés de quelques-uns. L’insurrection pacifique et déterminée des consciences est encore une fois et plus que jamais nécessaire.

Écologie
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