Beyrouth en rouge

Darina Al Joundi conte sa vie dans « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter ». Avec une impudeur joyeuse et une folle liberté.

Gilles Costaz  • 8 mai 2008 abonné·es

Un rectangle a été dessiné sur la scène. Comme si l’actrice sur le plateau n’avait pas le droit de franchir ces limites. Mais, à l’intérieur du cadre, celle-ci ne se prive pas du droit de parler et d’exister dans toute la force de sa personne, belle et passionnée. Darina Al Joundi conte sa vie dans Le jour où Nina Simone a cessé de chanter. Pourquoi cette allusion à l’interruption d’un chant de l’artiste américaine ? Parce que la fête s’est arrêtée à Beyrouth quand le Liban a perdu le secret de sa tolérance et de son ouverture vers tous les arts. L’armée israélienne est venue poursuivre sa stratégie de conquête et d’oppression des Palestiniens, et les factions d’un Islam répressif à l’égard des femmes ont entrepris de changer la société.

Darina n’est d’aucun clan. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne porte pas le voile ! Ses longs cheveux châtains volant au rythme de son allègre nervosité, elle porte une robe rouge légère, qui dévoile la gorge, les épaules et le dos. Et elle évoque beaucoup le sexe. Fille de journalistes, elle a grandi dans l’admiration de son père, qui l’adorait et approuvait toutes ses fantaisies. Elle a connu tôt le plaisir, la drogue, l’insolence. Tandis qu’elle narre ces folles nuits de Beyrouth, elle se demande même si son père n’aurait pas dû la former davantage pour que les doutes et les angoisses ne se multiplient pas quand survient la solitude. Car son père, que la situation du Liban pousse vers la marge et le silence, va mourir. Et le spectacle part de là : pendant la cérémonie familiale qui suit les obsèques, la jeune fille arrête la bande sonore qui diffusait les psalmodies du Coran et, indifférente au scandale, se souvient de sa vie de femme libre, désormais menacée.
Sans doute Darina Al Joundi embellit-elle une époque qui, pour d’autres, n’a pas cette aura de paradis perdu. Mais on aime son intrépidité, forgée dans la fréquentation des artistes et des intellectuels qui défilaient dans la maison familiale. Elle n’a peur de rien, ni du dépucelage opéré par un ami peu délicat sur fond de bombardements, ni des forces de l’ordre et de la religion, ni du Beyrouth fracassé où elle préfère l’inconfort dangereux des quartiers en feu à la sécurité militarisée des quartiers protégés.

Ses souvenirs, elle les a écrits avec la complicité de l’écrivain algérien Mohamed Kacimi. Et elle les joue sous la direction du metteur en scène français Alain Timar. Chacun a favorisé sa liberté d’expression littéraire et théâtrale. Elle a une présence joyeuse, une fureur volontiers enfantine dans l’impudeur, un dynamisme chargé de tendresse. Ce qu’elle confie, avoue, clame, célèbre est d’une folle audace de la part d’une Libanaise, qui fait du théâtre et de la production de films à Beyrouth. Darina Al Joundi flamboie, son nom est flamme.

Culture
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