Le libéralisme décomplexé

En se revendiquant « libéral », Bertrand Delanoë affranchit le discours des socialistes. Avec d’autant plus de facilité que la gauche du PS reste dispersée.

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Élisabeth Guigou est «heureuse», et le dit sans détour. Elle est «heureuse que Bertrand Delanoë ait jeté le pavé dans la mare sur la question du libéralisme». Samedi, à la Mutualité, où le maire de Paris avait réuni ses premiers soutiens en vue du congrès du PS, plusieurs intervenants ont tenu, comme l’ancienne ministre, à féliciter leur champion et à lui dire «merci» pour avoir osé se définir «libéral et socialiste». Tout en craignant que cette annexion du «libéralisme» ne parasite les comptes rendus de leur réunion, l’ancien ministre de la Défense Alain Richard lui est «reconnaissant» d’avoir «fait reculer l’inculture». D’autres ne cachent pas leur satisfaction de pouvoir dire désormais tout haut ce qu’ils pensaient tout bas : «On était déjà un petit groupe sur Facebook, a confié Christine Revault d’Allonnes, une conseillère régionale d’Île-de-France, maintenant on peut être plus nombreux.»

Illustration - Le libéralisme décomplexé
Bertrand Delanoë tenait une conférence de presse commune avec Francesco Rutelli, le 10 avril à Rome. Meyer/AFP

Au PS, le libéralisme ne se cache plus. Depuis la controverse sur le traité constitutionnel européen, quelques francs-tireurs s’étaient entichés de le «réhabiliter», suivant l’expression employée par Michel Rocard à La Rochelle, en août dernier. En s’emparant de cette cause, Bertrand Delanoë, candidat (non-officiel) à la succession de François Hollande, l’inscrit de fait au menu du congrès de Reims. Ce faisant, le maire de Paris, qui est entré en campagne avec plusieurs semaines d’avance sur le coup d’envoi officiel du congrès, prévu mi-juin, se pose en iconoclaste. Cette posture tactique avait bien réussi en 2006, lors de la désignation du candidat à la présidentielle, à Ségolène Royal, dont il veut barrer la route de la direction du PS.

C’est dans l'ouvrage d'entretiens publié la semaine dernière et opportunément titré De l'audace ! (Robert Laffont), qui n’est pas sans faire écho à l'ouvrage de Barack Obama, The Audacity of Hope, que Bertrand Delanoë prône le mariage du libéralisme et du socialisme. Après avoir rappelé comment la droite avait tenté de s’emparer de Jaurès, Blum, de la valeur travail et de la notion de progrès, il estime que «rien ne lui interdit d’avoir, elle aussi, ses prises de guerre et de faire siennes -- en partie en tout cas -- les pensées de Benjamin Constant, de Tocqueville ou de Raymond Aron». Cette stratégie dite de «triangulation», qui consiste à se positionner sur les thèmes de l’adversaire qui semblent les plus partagés par l’opinion, n’est pas nouvelle. Elle a été mise en pratique par Bill Clinton et Tony Blair, et théorisée par le penseur de la «troisième voie», le Britannique Anthony Giddens. Avec des conséquences désastreuses puisque, en adoptant les mots de la droite, la gauche importe aussi sa pensée.

Bertrand Delanoë se défend de pareilles dérives. Devant 500 de ses partisans, rassemblés à la Mutualité, il s’est réclamé du «libéralisme politique» en énumérant les droits nouveaux qu’avait apportés la gauche (suppression de la peine de mort, liberté des ondes, Pacs et parité, notamment) et ceux «qu’il faudra créer -- union entre une femme et une femme, ou un homme et un homme, homoparentalité, nouveaux droits des salariés et des citoyens, vote des étrangers aux élections locales». Pour eux, martèle-t-il, «les socialistes des années~2010 doivent être les combattants de liberté».

Mais ce libéralisme politique revendiqué au nom d’une social-démocratie plus sociétale que sociale masque mal un consentement au libéralisme économique : «Si les socialistes du XXIe siècle acceptent enfin pleinement le libéralisme, s’ils ne tiennent plus les termes de “concurrence” ou de “compétition” pour des gros mots, c’est tout l’humanisme libéral qui entrera de plein droit dans leur corpus idéologique», lit-on notamment dans son essai.

Si Manuel Valls réclame que la reconnaissance du libéralisme soit inscrite dans la nouvelle déclaration de principes, sur laquelle les socialistes votent ce 29~mai, Ségolène Royal, flairant le faux pas de son adversaire, s’est emparée du sujet pour tenter de le déborder sur sa gauche : le mariage entre libéralisme et socialisme est «totalement incompatible», a-t-elle fait savoir. L’opposition de ces nouveaux duettistes est toutefois «tout à fait surréaliste», juge Laurent Fabius. Quelques jours plus tôt, François Rebsamen, numéro deux du PS et conseiller de Ségolène Royal, ne déclarait-il pas dans le Point (22~mai) que le maire de Paris et la présidente de Poitou-Charentes, «d’accord sur 90~% des choses, ont vocation à se rassembler sur une motion commune» ?

À la gauche du PS, Jean-Luc Mélenchon s’inquiète de la perspective d’un congrès qui se résumerait à une course à «plus libéral que moi tu meurs». Le sénateur de l’Essonne réitère son appel au rassemblement de la gauche du parti adressé à Henri Emmanuelli et à Benoît Hamon. Faute de quoi, la «reconquête» que ces derniers veulent initier à Reims a toutes les chances de faire flop.


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