Du « Cran » face aux critiques

Fédérant près de 150 associations, le Conseil représentatif des associations noires (Cran) constitue une nouveauté dans l’espace public national. Rejetant les accusations de communautarisme, il proclame son attachement aux principes républicains.

Olivier Doubre  • 19 juin 2008 abonné·es

Le 26 février 2005, un colloque sur le thème «Les Noirs en France, anatomie d’un groupe invisible» connaissait une affluence massive, inattendue pour les organisateurs eux-mêmes, avec plus de 500~personnes se pressant dans l’amphithéâtre de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Maître de conférences dans cet établissement, Pap Ndiaye a été l’un des principaux artisans de cette rencontre, avec Louis-Georges Tin, maître de conférences à l’IUFM d’Orléans, et Patrick Lozès, ancien candidat UDF aux législatives de 2002, parti qu’il a quitté depuis.

Ces trois personnalités, devant le succès de cette journée de réflexion, se décident à agir et, notant les attentes de nombre de militants associatifs noirs, invitent plus de 60~associations le 19 novembre 2005 à se fédérer : ce sera le Cran, pour Conseil représentatif des associations noires. Car, se souvient Patrick Lozès, élu président ce jour-là, «il a fallu du cran pour se présenter publiquement, en tant que Noir» , face aux accusations de communautarisme de certains militants républicains purs et durs, qui, au nom d’une abstraction républicaine (s’apparentant de plus en plus aujourd’hui à une évidente hypocrisie), ne veulent voir qu’une seule tête…

Loin de proposer un repli communautaire, le Cran, insiste Patrick Lozès, «ne fait que reprendre la vision de Gambetta pour qui l’égalité républicaine, au lieu d’être une réalité figée comme la présentent certains, est au contraire un horizon à atteindre» . Et de poursuivre : «Nous ne parlons jamais de communauté, mais de population noire. Ces accusations de communautarisme ne sont fondées sur aucune réalité. Nous demandons seulement à habiter dans les mêmes immeubles, à travailler dans les mêmes entreprises, en somme à vivre dans la même République !» Sans nier que, face aux discriminations qui minent la société française, des «traitements différents» sont nécessaires.

Mais quelles réactions suscitent ce nouvel acteur dans le débat public ? Du côté de la Ligue des droits de l’homme (LDH), son président Jean-Pierre Dubois ne voit rien à redire au droit «parfaitement légitime» des Noirs de France à créer leur organisation, avec laquelle la LDH entretient d’ailleurs d’assez bonnes relations. Il met néanmoins le Cran en garde quant à la contradiction qui peut naître entre ses objectifs proclamés d’égalité républicaine et la base d’un regroupement fondée sur l’apparence. Michel Tubiana, président d’honneur de la LDH, souhaite «maintenir le dialogue» avec les membres du Cran, puisque, jusqu’à présent, «du fait de leur affirmation à défendre les principes républicains, ils se sont bien gardés de toute dérive communautaire : la condition sine qua non à cela est de comprendre que le racisme concerne tout le monde et que la réponse doit être universelle, sans pour autant nier les spécificités historiques du racisme anti-noir…»

Toutefois, le Cran a suscité depuis sa création des critiques virulentes, aux origines parfois inattendues. Ainsi, dans Libération du 26 février 2007, Patrick Klugman, vice-président de SOS Racisme et membre du Crif, signait une étonnante tribune. Il affirmait tout de go, à la suite de la demande exprimée par le Cran d’une meilleure représentation de la minorité noire au sein des élus de la République, que la *«démarche»
faisait planer un «péril grave sur notre modèle républicain» . Par une comparaison nauséabonde, il trouvait même, dans cette revendication, une «parenté» (sic) avec «ceux qui, à la Chambre, le 5 juin 1936, visaient le président du Conseil en lui lançant: “pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un Juif”» . Et de conclure par ces mots : «Si l’égalité doit avoir un sens, c’est celui d’être reconnu en tant que Français plutôt que consacré dans son particularisme.»

Mais, sans surprise, c’est bien parmi les défenseurs du républicanisme le plus étroit qu’on trouve la plus grande violence dans les propos tenus contre le Cran. Julien Landfried, directeur de l’Observatoire du communautarisme (un site Internet militant), ne voit ainsi dans le Cran qu’une « petite association anecdotique animée par trois intellectuels, membres de la bourgeoisie noire, dont certains sont particulièrement haineux». La raison de cette virulence tient en fait à sa conception — fidèle à l’esprit de la loi Le Chapelier de 1791~– de la République, «où il n’existe pas de corps intermédiaires entre l’État et les citoyens» . Aussi, le Cran, comme le Crif, sont selon lui des «lobbies» exerçant aujourd’hui un «véritable terrorisme intellectuel», faisant courir un «risque de désagrégation du cadre politique consubstantiel à la tradition républicaine». Quant aux discriminations contre lesquelles veut lutter le Cran, «elles ne sont pas le cœur du sujet» (sic) et certaines personnes préfèrent se présenter en «victimes» au lieu de réfléchir sur leurs «échecs personnels»…

Or, dès 2006, Denis Sieffert, directeur de la rédaction de Politis , examinait dans un livre sur l’évolution des significations de l’idée républicaine ([^2]) ce «retour inquiet de la République» depuis une vingtaine d’années. Pap Ndiaye, dans son livre, relève également l’attitude récurrente de ce courant idéologique vis-à-vis des revendications minoritaires, qui, au mieux, répond par «la dénégation de la discrimination, [ce qui] correspond à l’attitude des pouvoirs publics» , ou, pire, intimide «ceux qui osent parler […] en les affublant d’épithètes offensants pour mieux disqualifier leurs demandes».

En effet, aujourd’hui, comme le rappelle Denis Sieffert, «l’égalité des chances, qui est avant tout un égalitarisme de droit, ne résiste pas à l’épreuve de la réalité» : le fait que des Noirs de France aient ressenti le besoin de s’organiser, cent soixante ans après l’abolition de l’esclavage, et de «construire un sujet noir» (Pap Ndiaye) prouve bien que l’écart entre les discours républicains et les discriminations subies dans la vie quotidienne n’est plus supportable. La République finira-t-elle par l’admettre ?

[^2]: Comment peut-on être (vraiment) républicain, La Découverte.

Société
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