Dossier : Guadeloupe, Martinique, Réunion : "Nou pa dakò !"

La grande misère du monde paysan

On parlera peu de la pauvreté des travailleurs de la terre pendant le Salon de l’agriculture. Pourtant, des milliers de paysans vivent avec le RMI ou des revenus en dessous du Smic.

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Mireille Vallet, paysanne à Lailly-en-Val, à quelques encablures de Beaugency (Loiret), vient de passer trois années au RMI pour tenter de sauver son élevage de vaches laitières : « Moralement, ce genre de situation n’est pas facile à assumer. Mais les exploitations plus importantes que la mienne ne sont pas non plus à l’abri des catastrophes financières. Pas loin de chez moi, un agriculteur de 40 ans qui gérait une grosse structure s’est suicidé. Le système nous maintient tout juste la tête hors de l’eau, alors que le moindre équipement coûte une fortune. »

De tels témoignages sont nombreux dans les permanences de Solidarité paysans, association nationale de défense des agriculteurs en difficulté. Rien que dans les Pays de la Loire, 292 agriculteurs ont été pris en charge en 2006 par le dispositif « Agriculteurs en difficulté », qui les oriente vers la reconversion professionnelle, le redressement de leur exploitation ou la préretraite. Les bénévoles s’activent de plus en plus pour tenter d’aider leurs collègues menacés par des faillites ou des liquidations judiciaires. Des milliers de dossiers sont ainsi déposés chaque année dans les 50 départements où l’association, qui existe depuis 1992, est présente. À cette situation, il faut ajouter que « près de 40 % des paysans vivent avec un revenu inférieur au Smic » , ajoute Jacques Pasquier, secrétaire national de la Confédération paysanne. Le syndicat est le seul à publier régulièrement des estimations, ce que le ministère de l’Agriculture évite. Les statistiques sur l’appauvrissement d’une partie du monde agricole sont rares, les dernières remontent à plus de dix ans.

Dans les permanences de Solidarité paysans, José Morand, son responsable, sait aussi que tous les paysans en difficulté n’osent pas demander d’aide : « Ils ont la honte ! » De fait, nombre d’agriculteurs avouent difficilement des situations souvent considérées comme infamantes. José ajoute : « Les désastres, notamment les suicides, se produisent plus fréquemment encore pour les grandes exploitations très productivistes, dans lesquelles les gens ont perdu tout rapport avec la terre ou les animaux. Quand les difficultés surviennent, plus rien ne les retient à l’existence parce qu’il n’existe plus aucun attachement à leur outil de travail. »

Jean, agriculteur divorcé, 45 ans, raconte le calvaire qu’il a vécu quand il a dû renoncer à ses 6 hectares de maraîchage près de Beauvais. Comme beaucoup de ses collègues, il répugne à se confier. « J’ai vécu les cinq dernières années avec un revenu de 500 à 700 euros par mois en moyenne. Ma femme et mes deux gosses en ont eu marre, surtout elle. J’ai tout fait pour sortir du trou, mais j’ai fini par accepter de vendre à un voisin. Ce qui a juste payé les dettes à banque. J’ai dû me battre pour sauver ma maison, j’ai failli devenir SDF. Pour toucher le RMI, ça n’a pas été plus simple car les conseils généraux ont le droit de prendre leur décision au vu du revenu fiscal et non pas sur ce qui reste. À première vue, on me disait que je gagnais bien ma vie. Sauf que 90 % de mes gains servaient à rembourser mes deux banques. J’ai eu l’impression de mendier, mais je n’avais pas d’autres solutions. Depuis, je vis sur mon jardin, avec l’impression que je ne retrouverai jamais un emploi. »
Ils sont des dizaines de milliers, comme Jean, à survivre. Péniblement. Puis certains coulent. Sombrent dans un désespoir qui peut mener jusqu’au suicide. « Nulle part il n’est possible de faire des comptes précis, raconte Francis Thomas, responsable d’une antenne de Solidarité paysans dans le Sud-Est. Simplement, entre 1994 et 2007, alors que le nombre des agriculteurs a chuté dans notre région, le flux de ceux qui viennent demander une aide est resté constant. C’est une indication. »

« La fluctuation des prix est dramatique, se plaint Jacques Pasquier. Depuis quelque temps, ils sont très faibles. En 2008, les éleveurs de brebis ont eu un revenu proche de zéro ! » En cause aussi, la politique agricole commune (PAC), « qui représente entre 10 et 15 % du chiffre d’affaires de l’agriculture. Elle n’est pas utilisée pour prendre en compte les situations de revenus. Ce qui fait que les maraîchers et les viticulteurs n’ont, par exemple, aucun soutien direct. On construit un modèle très capitalistique, c’est-à-dire qu’on pousse les agriculteurs à investir beaucoup, toujours plus, sur des durées très longues. Et dans de nombreux systèmes de production, les investissements sont colossaux. C’est le cas pour les productions hors sol de porcs, pour la production laitière. C’est l’une des conséquences de ce que ­certains appellent la modernisation de l’agriculture, qui met bon nombre d’agriculteurs en difficulté. »

Emportés par la spirale infernale de la pauvreté 1, les agriculteurs ruinés, chassés de leurs terres, ont beaucoup de mal à se reconvertir, notamment parce qu’ils n’ont aucun droit au chômage. Le syndicat dominant, la FNSEA, gouverné et financé par les céréaliers et les exploitants agro-industriels, a toujours refusé que les paysans soient affiliés à l’assurance-chômage. Avec pour conséquence qu’un agriculteur cessant son activité n’entre pas dans les statistiques nationales. Il devient un chômeur « clandestin ». Et n’a ensuite droit qu’à une indemnité de 1 550 euros, complétée par un second versement de 1 550 euros s’il suit une formation, pendant laquelle il touchera 75 % du Smic. Avec, en prime, pour une aussi faible allocation, l’interdiction de redevenir exploitant agricole. Malgré tout, José Morand ne baisse pas les bras : « Je ne suis pas optimiste, mais la situation donne envie de se battre. »


  1. En passant du RMI au RSA, les agriculteurs perdront le droit à la CMU. 


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