Lutter contre la concentration

Laurent Martin est historien. Il a notamment publié la Presse écrite en France au XXe siècle, LGF, 2005.

Laurent Martin  • 12 février 2009 abonné·es

Politis / En quoi une meilleure démocratie interne améliorerait-elle le pluralisme de la presse ?

Laurent Martin / Aujourd’hui, le pluralisme de la presse est menacé
à la fois par la crise de la presse, qui conduit à la diminution du nombre de titres, et par les solutions strictement libérales qui lui sont apportées (le rachat des titres fragiles, la concentration). La constitution de groupes multimédias puissants, en France et à l’étranger, parfois insérés dans des conglomérats industriels, déséquilibre les rapports de force entre les opinions au sein de l’espace public. Des lois anticoncentration existent en France depuis les années 1980 ; on pourrait les renforcer en faisant droit aux revendications des sociétés de rédacteurs.
Constituées en forum permanent depuis 2005, ces sociétés réclament que leur soit reconnu un statut légal, leur donnant notamment la possibilité d’un droit de veto sur le choix du directeur de la rédaction. Ce pouvoir concédé aux journalistes fait craindre à certains le « pouvoir des soviets ». Ce serait plutôt un bon moyen de résister aux caprices de l’actionnaire majoritaire, parfois actionné par le pouvoir politique, visant à imposer ses vues sur le contenu rédactionnel. Cette proposition a été rejetée par les récents et mal nommés « États généraux de la presse ». En revanche, ces États généraux demandent la publication régulière et obligatoire des noms des actionnaires et des dirigeants, les données sur la diffusion, l’organisation de la rédaction, les principales sources d’information. Si une telle proposition était suivie d’effet, ce serait déjà une avancée réelle sur la voie d’une transparence accrue. Elle serait encore mieux assurée avec la publication des noms des principaux annonceurs, mais le marché publicitaire est déjà assez déprimé comme cela…

Un observatoire des pratiques de la presse pourrait-il améliorer les relations entre le public et les journaux ?
En tout cas, la question de la crise de la confiance du public envers les médias – pas seulement la presse écrite – est posée déjà depuis de nombreuses années, à travers notamment les enquêtes d’opinion. De là, le retour de ce serpent de mer d’une structure disciplinaire permettant de sanctionner les journalistes qui manquent à la déontologie de leur métier. C’est que la profession se vit comme une profession libérale, plus encore que les médecins ou les avocats, qui ont un ordre pouvant prendre des sanctions allant jusqu’à la radiation. Rien de tel chez les journalistes. Il y a bien la commission de la carte, mais elle n’a pas ou n’exerce pas son pouvoir de sanction dans le cas de manquements déontologiques et, de toute façon, la carte n’est pas obligatoire pour exercer le métier.
Les États généraux de la presse ont proposé la création d’un observatoire des pratiques de la presse, une instance de débat et de réflexion agissant dans une logique d’autorégulation et de valorisation des bonnes pratiques et non pas de sanction. Pourquoi pas ? Mais il faudrait d’abord s’entendre sur la déontologie à respecter. La question se pose également au niveau du code de déontologie que certains proposent d’annexer à la convention collective des journalistes ainsi qu’à celui des chartes rédactionnelles qui pourraient être rendues obligatoires. Qui va élaborer ces textes, qui va veiller à leur application, comment éviter la censure et l’autocensure ? Autant de questions pour l’heure non résolues.

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