Turquie dans l’UE : « Plus d’avantages que d’inconvénients »

Didier Billion*, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques, critique ici l’hostilité de Nicolas Sarkozy à l’entrée de la Turquie dans l’Europe.

David Perrotin  • 23 avril 2009 abonné·es
Turquie dans l’UE : « Plus d’avantages que d’inconvénients »

Politis/La Turquie a-t-elle une légitimité géographique et politique à demander son intégration à l’Union européenne ?

Didier Billion : D’un point de vue politique, la première chose que l’on doit rappeler, c’est que la demande de la Turquie de s’intégrer organiquement dans l’Union européenne date de très nombreuses années puisqu’il y a eu un accord d’association en 1963 entre la Turquie et l’ancêtre de l’Union européenne. Depuis lors, force est de constater que les Turcs ont fait preuve d’une certaine patience, ce qui prouve que ce projet européen n’est pas simplement une foucade, et que c’est vraiment un projet de société de s’arrimer à l’Europe occidentale.

Malheureusement, les Turcs n’ont pas été payés de retour. Depuis de nombreuses années, ils ont dû avaler beaucoup de couleuvres, subir les états d’âme des États européens. Mais, à force de poser toujours plus de conditions, on crée une sorte d’amertume à l’égard de l’Union européenne. Et je crois que personne n’a à y gagner. En effet, l’intérêt politique n’est pas seulement l’intérêt des Turcs, mais c’est aussi l’intérêt de l’Europe à faire entrer la Turquie : pour des raisons économiques, démographiques, politiques et géopolitiques. Et, selon moi, les dirigeants européens ont la fâcheuse habitude de ne pas envisager l’avenir. Que sera l’Europe dans dix ou vingt ans ? Si l’on veut une Europe qui soit capable d’avoir une action dans le champ des relations internationales, qui soit capable de peser positivement et de contribuer à la stabilisation du Caucase et du Moyen-Orient, il me semble que la Turquie est un pays qui amène plus d’avantages que d’inconvénients.

Il faut également préciser une chose : le débat n’est pas pour une entrée immédiate. Tout le monde comprend que, pour le moment, la Turquie n’est pas tout à fait en situation de rejoindre l’Union européenne, mais je ne pense pas non plus qu’il soit nécessaire d’attendre cinquante ans.
Pour ce qui est de la légitimité géographique, je ferai remarquer que lorsque la partie grecque de Chypre a intégré l’Union européenne en 2004, le problème ne s’est pas posé. Or, Chypre est à peu près à la même longitude qu’Ankara. Ensuite, vous ne trouverez nulle part une instance géographique, une instance scientifique, qui indique avec précision où se trouvent les frontières réelles de l’Europe ! Cela n’existe pas, car la géographie est une science sociale. Et comme toute science sociale, c’est évolutif, c’est un objet de débat.

J’ai une conception politique de la construction européenne. On devrait pouvoir intégrer dans l’Europe tous les pays qui, par leurs projets nationaux, veulent s’intégrer politiquement. Cela suppose de savoir si l’on veut une Europe politique ou un ­simple marché de libre-échange.

Que pensez-vous de la position de Nicolas Sarkozy ?

Nicolas Sarkozy s’est exprimé à maintes reprises contre la perspective même de l’intégration pleine et entière de la Turquie dans l’Union. Je pense qu’il a instrumentalisé la question de la Turquie pour des ­raisons de calculs électoralistes et politiciens. C’est tout à fait regrettable parce que je considère que c’est un véritable débat. Réduire la question de l’hypothèse de la perspective de l’entrée de la Turquie à de petites stratégies électoralistes ne me ­semble pas au niveau de ce que l’on attend d’un chef d’État.

Depuis quelque temps, Nicolas Sarkozy, et quelques autres d’ailleurs, agite la Turquie comme une sorte d’épouvantail. C’est un mauvais calcul, et j’aimerais que le président de la République réfléchisse à l’intérêt géostratégique et politique que peut constituer la Turquie dans l’Union européenne. Or, il s’y refuse, parce qu’il y a encore des gens dans son électorat qui raisonnent selon la logique des chocs de civilisations, qui veulent ériger une sorte de bunker autour de l’Europe pour éviter que les musulmans débarquent dans l’Union européenne.
On a dit que Nicolas Sarkozy avait asséché l’électorat de Le Pen, cette question y a contribué. Malheureusement, il y en a encore qui sont favorables à la thèse des croisades, à la défense de l’Occident chrétien… Ce sont des idées que, de mon point de vue, nous devons combattre car l’entrée de la Turquie, c’est aussi un moyen de trouver des contre-feux à cet hypothétique choc des civilisations.

Comment définiriez-vous le régime en place à Ankara ?

C’est un régime de type parlementaire. La Turquie est un pays démocratique. Alors, certes, ce n’est pas une démocratie parfaite. Il y a encore beaucoup d’éléments de la vie sociale ou politique sur lesquels la Turquie doit faire des progrès. Notamment sur la liberté d’expression. Il y a encore des journalistes qui sont inquiétés par la justice pour leurs écrits. Mais, dans l’ensemble, la presse turque est libre et diversifiée. Et tous les journalistes turcs admettent que la situation s’est considérablement améliorée.

** Auteur notamment de l’Enjeu turc, Armand Colin, 2004*

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