Crise : un trou sans fond

Gérard Duménil  • 7 mai 2009
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La crise de 1929 et la crise actuelle ont un point commun : ne pas avoir été prévues. Octobre 1929 est venu comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Quant à la crise actuelle, il suffit de lire les rapports des grandes institutions pour s’en persuader, notamment ceux du FMI. Alors que la crise dite des « subprimes » était déjà engagée, les rapports restaient optimistes. En août 2007, date « officielle » d’entrée dans la crise financière, la Réserve fédérale de Chicago (gros établissement local de la banque centrale des États-Unis) écrivait dans sa Lettre : « Nous croyons que les problèmes des crédits hypothécaires subprimes ont peu de chance de déborder sur le reste des marchés hypothécaires ou l’économie plus largement. » La suite a prouvé que les experts avaient tort. Cela n’empêche pas la presse de nous servir avec emphase les nouvelles prévisions, celles de ces mêmes experts. On s’émeut, en particulier, quand ces spécialistes, las d’être démentis par les faits, deviennent progressivement plus pessimistes. Prévoir, c’est déjà reconnaître ce qui est accompli. Plus difficile et douloureux qu’on pourrait croire.

Où en sommes-nous ? Les chiffres, ceux qui décrivent un passé récent, montrent que l’économie mondiale subit une contraction « majeure ». Sans parler de quelques pays où la crise prend déjà des proportions dramatiques, on observe que les principaux États sont en train de crever le fond des récessions les plus graves de l’après-guerre : 1975 en Europe et 1982 aux États-Unis. Mais le plus inquiétant est que la vitesse de la chute ne se ralentit guère, comme elle le fait généralement avant l’affirmation d’une reprise.
Une des variables les plus révélatrices est le « taux d’utilisation des capacités de production » dans les industries manufacturières. Elle dit quel pourcentage de leur potentiel de production les entreprises utilisent (en moyenne environ 80 %, les entreprises tendant à préserver une marge de manœuvre). Depuis les années 1950, le point le plus bas a été atteint, aux États-Unis, à 69 % au quatrième trimestre de 1982. À la fin du premier trimestre 2009, ce taux se situe à 67 %. C’est déjà bien peu, mais du dernier trimestre de 2008 au premier de 2009, ce taux a cédé 4 points de pourcentage, au lieu des 1 ou 2 points qu’il perdait par trimestre avant le minimum de 1982. Plus bas mais surtout plus vite ! À quand les premiers effets du plan Obama ? Jusqu’où va croître le déficit budgétaire états-unien, sachant qu’il atteignait déjà 8 % de la production totale à la fin de la présidence Bush au dernier trimestre 2008 ? En France, la situation n’est pas plus brillante. Entre avril 2008 et mars 2009, le taux d’utilisation a plongé de 83,2 % à 69,8, un an ou presque de chute libre.

Aux États-Unis, la contraction de la demande des ménages (leurs achats) est sans précédent depuis la guerre. La dégringolade du flux des nouveaux crédits à l’économie, qui dans des contractions traditionnelles servent à stimuler l’activité, est bien plus considérable que dans toutes les circonstances similaires depuis la guerre : ce flux est désormais négatif, du jamais vu.

Que faire ? Se protéger ? Le commerce extérieur mondial se contracte, avec un synchronisme touchant, avant même que les options libre-échangistes de la mondialisation néolibérale n’aient eu le temps d’être remises en question. On accuse le protectionnisme d’avoir été un facteur aggravant de la crise de 1929 mais, sans protectionnisme, le résultat est le même dans la conjoncture actuelle. Soutenir les institutions financières ? On reprochait, hier encore, à la banque centrale états-unienne de ne pas avoir sauvé les banques avant 1933. En cette fin des années 2000, tout, et plus que le pensable, a été fait, mais le renversement de tendances tarde à se faire jour. Les dépenses publiques ? Dans les années 1930, les déficits de l’État sont demeurés modestes. De nos jours, les planchers sont percés, même dans l’Europe de Maastricht. Maintenir les pouvoirs d’achat ? Bloquer les licenciements ? Un minimum.
D’où vient donc la conviction que la reprise se fera en 2010 ? D’une observation incontournable : on a jamais vu une crise sans fond. Ouf !

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