Un Homme Se Lève, Et Nous Fait De Son Corps Un Solide Rempart Contre Les Communistes: Pascal Bruckner, Bien Sûr

Sébastien Fontenelle  • 10 juillet 2009
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Une fois par mois, depuis le début de l’année, Le Monde se vend avec un supplément, M , qui est une espèce de gros catalogue plein de pubs, et de quelques burlesques papiers où tu peux lire des trucs assez neufs, du style: «Sa couleur de soleil, son parfum à réveiller les papilles les plus endormies, sa texture croquante et juteuse, font de la fraise le fruit des fruits, celui auquel on ne peut résister, dès la plus petite enfance» .

(Yaaaaallaaaaah!)

Ces pubs, que j’te dise, ne sont pas (non plus) n’importe quelles pubs: ce n’est pas dans M , je préfère t’en prévenir, que tu vas trouver de la réclame pour les promos de la semaine de chez Lidl.

Par contre, si tu cherches la «nouvelle Audi A5 Cabriolet» ?

Ou une Rolex?

Ou un parfum de chez Guerlain?

Ou un bijou de chez Gucci?

Ou la «nouvelle BMW K 1300 GT» ?

Ou une paire de lunettes «Yves Saint Laurent» ?

Ou «un Resort de rêve» incluant «une offre spa d’exception» , un «site golfique mythique» et «une gastronomie haut de gamme» ?

Ou (plus simplement) un «carré fluide en jersey de soie» de chez Hermès?

Alors M est ce qu’il te faut.

Et ce qui me plaît, tu vois, c’est que dans le même numéro de M , vendu hier avec Le Monde , où sont toutes ces pubs sélectives, on trouve une looooongue dissertation d’un «essayiste et romancier» dont le monde nous envie depuis de looooongues années l’incroyable vivacité: Pascal Bruckner, bien sûr – qui nous invite (sans rire) à nous «servir des potentialités d’aujourd’hui pour inventer un nouvel art de vivre où le vrai luxe ne serait pas l’argent» .

Je laisse aux gens de «La Décroissance» , à qui ce long caquètement n’aura sûrement pas échappé, le soin de traiter du coruscant point de vue de Pascal Bruckner sur la décroissance, précisément: le fait est qu’il y a quand même de quoi se les monter en castagnettes, quand ce point de vue est publié juste après une hallucinante série d’encarts publicitaires qui sont, tu l’as compris, autant d’hymnes au «luxe» et au fric.

Au passage: Pee-Bee, comme on l’appelle à Round Rock (Texas), nous délivre un message idéologique dont le moindre mérite n’est pas d’être facilement accessible à tout le monde (et même aux adhérent(e)s de l’UMP), puisque aussi bien il se résume à l’«idée» (novatrice) que les communistes sont de méchantes gens.

D’après Pee-Bee, en effet: «La crise du système capitaliste, c’est d’abord la crise de sa contestation» [^2].

Bruckner le dit, et Bruckner le prouve – par cet argument imparable: «On est soufflés par l’absence de propositions concrètes des révolutionnaires professionnels et autres néobolcheviques» .

Car, Bruckner le précise: «Hormis la soviétisation intégrale du pays, avec punition publique des entrepreneurs» , les impudent(e)s coquin(e)s qui ont le front de contester le capitalisme «n’ont rien à offrir» .

Pis, leur programme, piaule Bruckner, tient dans ces quelques mots glaçants: «Collectivisme et camps de rééducation» .

Tu pressens dès lors que Pee-Bee fait une vilaine poussée de fièvre délirante – et tu as bien raison, parce que, dans la vraie vie, comme tu sais, personne, que l’on sache, n’a émis le souhait de notre «soviétisation intégrale» , et personne (aux derniers comptages) n’envisage d’ouvrir sur le territoire francuski des «camps de rééducation» .

Mais Bruckner ne s’embarrasse pas d’un aussi petit détail que le respect de la vérité: son objectif est de salir celles et ceux qui osent contester le capitalisme, exactement comme il a insulté naguère celles et ceux qui avaient l’outrecuidance de protester en 2003 contre la croisade bushiste qui le pâmait.

Après avoir posément déclaré en son temps que les opposant(e)s à la deuxième guerre d’Irak étaient des nostalgiques de «l’oncle Adolf» [^3], et par conséquent des nazis, Bruckner, variant son plaisir, nous dit cette fois-ci, par sa référence à une envie de «soviétisation intégrale» et à des projets «camps de rééducation» qui n’existent que dans son imagination, que si tu as l’odieuse prétention de contester le capitalisme, tu es un(e) stalinien(ne).

( «L’anticapitalisme» , précise-t-il d’ailleurs pour le cas où tu n’aurais pas (encore) compris, est notamment un truc de «vieux intellectuels staliniens» .)

Décidément, si tu n’es pas du même avis (dominant) que Bruckner (qui «pense» tout près du manche): tu es forcément une ordure totalitaire.

Et comme il ne doute de rien: après avoir ainsi lancé, du haut de sa posture, sa vitupération, Pee-Bee juge que «l’anticapitalisme» est «une posture intellectuelle de vitupération» .

Puis, comme pour mieux démontrer qu’il maîtrise parfaitement le sujet, il énonce, tiens-toi bien, que: «Cette culture de l’anathème est d’ailleurs propre à certaines élites européennes alors que les Nord-Américains, Chinois, Indiens, plus pragmatiques, préfèrent mobiliser les bonnes volontés pour sortir de la spirale destructrice» .

Et là encore: la réalité n’a aucun rapport avec les divagations de Pee-Bee, puisque, pour de vrai, certaines des figures les plus fameuses de la contestation du capitalisme sont, précisément, indiennes – Arundhati Roy – ou nord-américaines – Naomi Klein, et bien évidemment Chomsky.

Cela, Bruckner, manifestement l’ignore.

Ou, plus gênant, Bruckner le sait pertinemment, mais préfère le taire (et le nier) parce qu’il entrevoit que cette minuscule précision ruinerait quelque peu sa péroraison – et se comporte, par conséquent, tout comme ferait un vieil intellectuel stalinien…

[^2]: Et non les hideuses vilenies des petits gorets du marché mondialisé.

[^3]: Décence et pudeur sont les mamelles du pee-bisme.

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