L’amour en double

« Dans le noir… »,
de Georges Ghika, montre une femme spectatrice de sa propre histoire, filmée par son ex-amant. Un troublant jeu de miroirs.

Gilles Costaz  • 24 septembre 2009 abonné·es

Le théâtre de l’Orme est l’un des plus discrets de Paris. Au Pré-Saint-Gervais, il n’a pas pignon sur rue puisqu’il faut entrer dans une cour d’immeuble et descendre sous la chape de bitume. Les caves transformées en théâtre – cet Orme dirigé par Laurent Azimiora, un Roumain passionné par Duras (on peut y voir, à d’autres heures, ses mises en scène de l’Amante anglaise et de Savannah Bay ) – valent le détour. D’ailleurs, en un temps peu lointain, elles servaient de studio de cinéma. Et c’est de cinéma qu’il s’agit dans la première pièce d’un jeune auteur, Georges Ghika, Dans le noir… , créée dans ce sous-sol dont la salle profonde permet d’utiliser les premiers plans et les arrière-plans.

Une femme critique de cinéma assiste à la projection du film d’un cinéaste qu’elle connaît. Le film lui paraît peu intéressant. Elle quitterait bien la salle. Surprise : ce film raconte sa vie, leur double histoire, puisque le réalisateur et elle ont été amants. La jeune femme continue de juger le film navrant, tandis que l’homme, présent et caché, espère la toucher ou la bouleverser. Le film devient de plus en clinique. Tout est dit sans détours : ils se sont aimés, disputés, jalousés, mal-aimés. L’homme a même fait croire à un mariage avec une autre pour déclencher une crise qu’il espérait salutaire.
La femme spectatrice est à la fois curieuse et irritée. Monologuant en parallèle avec l’homme, elle réplique, interpelle sèchement ce cinéaste qui la provoque par film interposé. Bientôt, on ne sait plus qui est l’amant de la fiction projetée, ni l’amante de cette même fiction. Puisque l’imaginaire est venu de la réalité, les deux histoires peuvent se superposer et s’emmêler. La spectatrice entre dans le film et l’acteur qui joue le rôle masculin quitte l’écran pour la salle. Le jeu de miroirs cessera. Il faut que le cinéaste et son modèle se retrouvent face à face, pour renouer et pour se séparer définitivement…

Le sujet s’appuie sur des stéréotypes et une idée de départ très cérébrale, sur lesquels bien des auteurs glisseraient sous le poids de la mode et de la mondanité. Ce n’est pas le cas de Georges Ghika, qui, comme écrivain et comme metteur en scène, trouve l’exacte distance entre l’émotion et le recul, entre l’intériorité et le spectaculaire. C’est à la fois très sensible et très habile. Ses acteurs sont plus à l’aise dans le jeu qui évoque un jeu de cinéma : Iris Carpentier et Roman Girelli, à l’intérieur de l’écran (un écran mental, sans cadre), utilisent l’espace, la présence physique et un rythme cassé avec bonheur.
Le plus souvent assis, confrontés à une partition faite surtout de monologues, Véronique Garin et Gowen Pottiez font face à la difficulté de l’immobilité en scène et trouvent l’élégance d’un jeu moins éclatant. Ce que l’ensemble produit, c’est l’effet de ­doubles inhérent au spectacle. Ce dédoublement n’est pas construit pour mener jusqu’au vertige mais pour ouvrir les portes du temps, de la mémoire et des brûlures non éteintes. Plutôt fort pour un jeune auteur.

Culture
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