Bensaïd ou la radicalité joyeusement mélancolique
Philippe Corcuff revient ici sur l’œuvre de son ami Daniel Bensaïd, disparu à l’âge de 63 ans, chez qui le sens du tragique voisinait avec une intense joie de vivre.
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À partir du début des années 1990, Daniel Bensaïd a bâti une œuvre originale, indissociablement philosophique et politique. Le thème de la mélancolie la traverse. Le marxisme hétérodoxe et le messianisme juif laïcisé de Walter Benjamin (1892-1940) lui ont servi, à maintes occasions, de repères et de matériaux de réflexion.
Dès son magistral Walter Benjamin – Sentinelle messianique (Plon, 1990), il annonçait à propos de l’écrivain allemand qui, fuyant le nazisme, s’était suicidé en septembre 1940 à la frontière franco-espagnole : « Dans sa galaxie mélancolique, nous croiserons ses étoiles jumelles, et nous éprouverons les attractions d’affinités discrètement électives. Jusqu’à trouver les infimes bifurcations d’où partent des sentiers encore inexplorés. »
Chez Daniel, le sens benjaminien du tragique, en regard des désastres collectifs du XXe siècle (judéocide, stalinisme, colonialisme…) comme de l’apprivoisement personnel de la proximité de sa propre mort, était contrebalancé par une intense joie de vivre et une chaleur communicative. À l’inverse, rompant avec toute idée « d’un projet à venir » , le philosophe Jean-Luc Nancy a récemment opposé un présent revalorisé à un futur dévalué : « Il y a de l’existence, au