Courrier des lecteurs 1084

Politis  • 7 janvier 2010 abonné·es

L’annonce de l’ouverture à la béatification de Pie XII a déclenché dans les médias une tempête de protestations à cause du « silence de Pie XII pendant la Shoah ». Mais ces mêmes médias maintiennent une chape de plomb non pas sur le « silence » mais sur les activités et préjugés de ce « pape qui avait peur du Noir ».

Gilbert Léonard


Georges Ibrahim Abdallah En juin 1982, l’armée israélienne déclenche l’opération « Paix en Galilée » et s’installe au Liban. La suite, on la connaît. 16, 17 et 18 septembre 1982, massacre de Sabra et Chatila : deux mille victimes palestiniennes. C’est dans ce contexte politique que s’inscrit la lutte des fractions armées révolutionnaires libanaises (Farl), marxistes.
Arrêté en 1984 en France, où il est incarcéré depuis vingt-cinq ans, libérable depuis dix ans, Georges Ibrahim Abdallah, « chef présumé des Farl, condamné pour complicité d’assassinat », comparaissait le 1er décembre 2009 devant le tribunal correctionnel de Tarbes pour avoir refusé en 2008 un prélèvement d’ADN.
Devant le palais de justice, des banderoles « Libérez Georges Abdallah ». Les militants qui s’étaient mobilisés à Paris et à Pau le 24 octobre dernier pour rappeler que la cour d’appel de Pau avait statué en 2003 pour une libération conditionnelle se retrouvaient à cette audience publique. Indignés à l’énoncé du verdict : « trois mois d’emprisonnement » et, « si vous persistez dans ce refus, ce que vous encourez, c’est l’annulation des réductions de peine auxquelles vous avez droit ».
Condamné à perpète… plus trois mois !

M. Stupar, Pau (64)
Pour écrire à Georges Ibrahim Abdallah : numéro d’écrou 2117, CP Lannemezan, 204, rue des Salignes, BP 70166, 65307 Lannemezan Cedex.


Le nucléaire français montre enfin son vrai visage. En juin 2006, le Parlement français a voté une loi sur la transparence et la sûreté nucléaire (loi TSN), qui légalise l’existence des commissions locales d’information (CLI) autour des installations nucléaires en France. Cette loi est enfin entrée en application en janvier 2009. On commence aujourd’hui à en ressentir les effets. Le lobby nucléaire ne cesse de communiquer sur la nécessité de développer l’industrie électronucléaire dans le monde pour remédier à l’effet de serre : selon la direction d’Areva, « le nucléaire est un moyen propre et illimité de produire de l’énergie sans contribuer à l’effet de serre » . Ainsi s’exprimait Anne Lauvergeon à la radio en septembre 2008. Depuis juillet 2008, les incidents ne cessent de s’accumuler autour du site de Tricastin, entre autres.

La pollution de la nappe phréatique par une solution de déchets d’uranium venant des cuves de l’usine Socatri, appartenant aujourd’hui à Areva ; des difficultés de manipulation du combustible au-dessus de la cuve des réacteurs d’EDF, à deux reprises en Tricastin et une autre fois sur un des réacteurs à Gravelines, près de Dunkerque. Ce n’est pas un hasard si ces réacteurs sont les plus anciens du parc. Cela n’empêche pas la direction d’EDF de déclarer, sans attendre la vérification réglementaire du matériel après trente ans d’utilisation, la prolongation à 40 ans de la durée de vie des 34 réacteurs les plus anciens du parc (les 900 Mw).

Cet abus de pouvoir d’une société d’État vis-à-vis des organismes officiels de contrôle nécessiterait l’ouverture d’un débat public, comme cela se pratique actuellement en Suisse à propos de la centrale de Mühleberg. Notre ministre de l’environnement, qui a souhaité deux commissions d’enquête, l’une sur la pollution de la nappe phréatique de Pierrelatte par de l’uranium, l’autre sur la généralisation à tous les sites nucléaires de l’enquête de santé des riverains de Pierrelatte, qui se déroule actuellement, devrait aussi exiger l’ouverture de ce débat.

Jean-Pierre Morichaud, Tricastin (26)


Retour à Reims Toutes affaires cessantes, il faut se procurer le nouveau livre de Didier Éribon (voir Politis n° 1081), le même qui a écrit Réflexions sur la question gay . Ce coup-ci, il nous fait réfléchir d’une façon très personnelle sur la question sociale.
En disant dans quelles conditions il est passé de fils de prolo à sa situation d’intellectuel, il nous plonge bille en tête dans la réalité de notre société. Didier Éribon raconte et analyse les mécanismes de la ségrégation sociale qui s’appelle la normalité. Il met au jour les phénomènes qualifiés de naturels, de normaux, et qui sont de véritables conditionnements sociaux et politiques.

Au moment où il y a infiniment peu d’enfants d’ouvriers à l’université et plus du tout dans les grandes écoles, l’opinion qui se forge et qui domine est que, finalement, ces enfants-là seraient moins intelligents que les autres. Par voie de conséquence, les enfants de bourgeois étant dans ces écoles, ce sont eux qui sont intelligents, eux qui méritent leur position sociale dominante.
Didier Éribon nous dévoile les mécanismes d’autolimitation, de cloisonnement, d’auto-exclusion pratiqués dans les familles ouvrières, qui en fait sont secrétés par la société.

Il montre comment les études, les circuits universitaires, les « parcours d’excellence » , selon les termes de notre leader maximo, se dérobent sous les pieds des jeunes issus de familles ouvrières ou paysannes, désignés par l’euphémisme « jeunes de milieux défavorisés ou sensibles », enfin quoi, les pauvres !

Ils n’ont pas les clés d’entrée dans le parcours universitaire et, s’ils y entrent, c’est par effraction ou par des effets du hasard de quelque décision éphémère un tout petit peu plus sociale.
Didier Éribon n’hésite pas, à travers les parcours de ses parents et de ses grands-parents, à dire tout le poids de situations historiques telles que les deux guerres mondiales, auxquelles s’ajoutent les contraintes économiques empêchant les individus d’accomplir leurs envies, leurs rêves, selon leurs capacités.
Il nous donne à comprendre comme ces frustrations accumulées, ces désespoirs, ces douleurs amènent à chercher des boucs émissaires au lieu de s’en prendre aux forces sociales réellement à l’origine de ce qui est vécu comme des échecs.
Ce livre ne dissèque pas ; à travers l’évocation de son enfance et de son adolescence, Didier Éribon nous rend proche cette famille qu’il a quittée pour vivre sa vie, il nous montre comment notre histoire et notre milieu social nous habitent, comment, bon an, mal an, on se construit, contre quoi et avec quoi.

Ce livre parle de choses dont on ne parle jamais nulle part. Tel le souvenir aigu que garde l’enfant de la façon dont parle à sa mère la « patronne » chez qui elle fait des ménages.
Ce n’est pas à la télé qu’on entendrait dire ces choses pourtant si essentielles qu’ont expérimentées les milliers de gens qui « ont travaillé chez les autres » et où se joue au niveau interpersonnel le mépris d’une classe sociale sur une autre.
Les mythes ne résistent pas au Retour à Reims , le mythe plutôt de gauche de la classe ouvrière porteuse d’un avenir qui se voulait radieux, le mythe plutôt de droite de la famille qui serait unie et protectrice par définition.
Les syndicats et les partis politiques gagneraient à se poser les questions soulevées dans ce bouquin s’ils veulent reconquérir l’électorat populaire qui a rejoint l’extrême droite et aujourd’hui la droite dure.
Parce qu’il dit la réalité, ce livre contient des pistes de réflexion qui éviteraient de partir dans des débats fumeux et permettraient d’élaborer des réponses qui tiennent un peu la route.

Gisèle Moulié


Cartouche Dans un téléfilm diffusé en deux parties, les 22 et 23 décembre, France 2 nous a entraînés dans un pays dans lequel seuls les pauvres payaient des impôts, qui permettaient aux riches de faire des fêtes somptueuses, pays doté d’un ministre de la Sécurité qui, malgré des méthodes de plus en plus brutales, se montrait totalement incapable d’enrayer la criminalité. Ce pays, vous avez deviné que c’était la France, mais, si vous n’avez pas vu le téléfilm, vous avez peut-être pensé qu’il se déroulait à notre époque. Eh bien, non, l’action se passait sous la Régence, au début du XVIIIe siècle. Ce téléfilm nous rendait éminemment sympathique un bandit de grand chemin, Cartouche, qui ridiculisait le chef de l’État et ses ministres, et qui redistribuait aux pauvres ce qu’il avait pris aux riches. On peut se demander si les journaux télévisés de France 2 nous montreraient de façon aussi positive un Cartouche moderne qui, les armes à la main, combattrait le bouclier fiscal et s’efforcerait de donner un coup de pouce supplémentaire au Smic. D’après vous ?

Jean-Jacques Corrio,
Les Pennes-Mirabeau (13)


Gens de Dublin… de James Joyce Dans le n° 1081 de Politis […], dans l’article consacré au film Gens de Dublin , il faudrait rendre au grand James Joyce la part qui lui revient. Il a écrit la nouvelle qui a inspiré le film, c’est donc lui qui a imaginé une grande part des dialogues, décrit les lieux, les personnages, insufflé les émotions, et composé le bouleversant poème en prose sur la neige qui tombe sur l’Irlande. Cette nouvelle s’appelle The Dead (les Morts) en VO, mais la version française lui a préféré celui du recueil de nouvelles. Cela n’enlève rien, bien sûr, au mérite de John et Anjelica Huston, et de toute l’équipe.

E. Labadie


À nos lecteurs
Plusieurs lecteurs se sont émus en recevant avec Politis n° 1081 un encart assurant la promotion de la Revue des parvis . Il s’agit évidemment d’une erreur. Notre conviction laïque est intacte.
En vérité, l’accord avait été passé avec la maison d’édition Temps présent.
Nous n’avons pas eu ensuite la possibilité de savoir sur quelle publication cette maison d’édition, par ailleurs fort honorable, avait choisi de « communiquer ». Nous prendrons d’autres précautions pour éviter ce genre de problème à l’avenir. Toutes nos excuses à nos lecteurs.

D. S.

Courrier des lecteurs
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