Mais «Que» Diable «Fait Un Lecteur De Lacan, À Gaza, Dans La Guerre ?»

Sébastien Fontenelle  • 16 janvier 2010
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L’un des sites les plus follement divertissants de la blogoboule est celui de Bernard-Henri Lévy, alias BHL, qu’anime, , une certaine Liliane Lazar, groupie (dont rien ne permet de supposer qu’elle serait la soeur de Gare Saint-).

Liliane, ces jours-ci, est (plus) ravie (qu’à son accoutumée): l’ Huffington Post , qui est un peu l’équivalent naunautique du Clairon de la Meurthe-et-Moselle , vient de révéler à un monde qui doutait que c’ «est pas un, mais deux, livres que Bernard-Henri Lévy publie le 10 février

Dans la réalité: l’ «Huffington Post» révèle que dalle, puisque cette info était depuis lurette.

Mais bon, Liliane est aux anges, et nous «copie» le «texte de couverture» de Pièces d’identité , qui est le plus gros de ces deux livres, et «qui décline, comme le mot l’indique, les identités diverses de l’auteur» [^2].

Ce «texte de couverture» se présente sous la forme d’ «une série de propositions lapidaires» qui «donne bien l’idée de la variété de l’ouvrage» , explique Liliane.

(Vivement le 10 février!)

On y trouve, notamment, cette question (lapidaire): «Que fait un lecteur de Lacan, à Gaza, dans la guerre ?»

Ce lecteur de Lacan, c’est, tu l’auras deviné, Bernard-Henri Lévy mself .

Et, bon, je voudrais pas lui pourrir sa promo, à Liliane.

(On est quelques-un(e)s, comme elle, à compter, d’impatience – de fébrilité, même-, les jours qui nous séparent encore du 10 février.)

Mais le fait est que nous savons, de longue date, que BHL, tout lecteur qu’il soit de Lacan, n’était pas du tout «à Gaza» (où il n’a fait, nous l’allons voir, qu’une rapide incursion nocturne, dans les havresacs de l’armée israélienne, le temps de constater que les «commerces» de « la rue Khalil Al-Wazeer» étaient «fermés» [^3]), quand l’armée israélienne a fait du hachis de Palestinien(ne)s – mais qu’il batifolait plutôt avec les hacheurs, goûtant notamment leur «drôlerie» et leur humanitaire souci d’évitement des civils.

En janvier 2009, le gouvernement israélien déchaîne sur Gaza le même déluge de bombes que trois ans plus tôt sur le Liban: BHL, aussitôt, et comme trois ans plus tôt, se mobilise[^4].

Le 9 janvier, il prévient: «N’étant pas un expert militaire, je m’abstiendrai de juger si les bombardements israéliens sur Gaza auraient pu être mieux ciblés, moins intenses» .

Une telle retenue étonne, chez un gars qui passe quand même de gros morceaux de son temps à juger de tout, et de tou(te)s.

Mais, par un curieux phénomène: dès que l’armée israélienne pose des bombes sur des populations arabiques, BHL redécouvre les saines vertus de la (relative) modestie.

En 2006, déjà: observant, depuis les positions de l’armée israélienne, le réaménagement du paysage libanais par cette armée, il confessait, en des termes assez proches de ceux qu’il emploie de nouveau trois ans plus tard, n’être pas suffisamment versé dans l’expertise militaire pour juger d’une éventuelle «disproportion» dans des frappes qui allaient faire, déjà, plus d’un millier de victimes civiles.

Et, certes: jamais cette incompétence avouée (donc à demi pardonnée) ne l’a empêché de proclamer naguère, et par exemple, qu’il fallait fermement latter la gueule des «fascistes» serbes, ou qu’il urgeait de lâcher du fer et du plomb sur l’Afghanistan.

Mais cette opportune confession lui épargne la peine d’avoir à condamner, fût-ce au nom de la seule cohérence, les insignes brutalités de l’armée israélienne dans les termes dont il use régulièrement pour fustiger, sous d’autres cieux, d’autres barbaries.

Puis d’ailleurs: BHL considère, au fond, que l’armée israélienne s’acquitte, par le bombardement d’une population harassée, de la juste mission (de service public) de: «Libérer les Palestiniens du Hamas» .

En somme, tu l’auras compris: c’est pour un meilleur épanouissement démocratique des Gazaoui(e)s que l’armée israélienne les dissèque.

Et, certes encore, cette libération fait quelques victimes collatérales – mais cet agaçant détail ne vient pas tant, selon BHL, de ce que les bombardements israéliens seraient mal ciblés ou trop intenses (comment diable en juger, quand on n’est pas du tout versé dans l’expertise militaire) que de ce que certains chefs arabes, pétris de sauvagerie, aiment faire tuer leurs administrés, puisque aussi bien: «Les dirigeants de Gaza exposent leurs populations: vieille tactique du «bouclier humain»» .

Puis: BHL part observer la guerre de près.

Depuis le bord israélien.

Si l’armée serbe tue des populations bosniaques?

BHL est avec les populations bosniaques.

Si l’armée russe tue des populations géorgiennes?

BHL est avec les populations géorgiennes.

Mais si l’armée israélienne tue des populations arabes?

Il est avec l’armée israélienne.

Donc: il «parcourt Israël pendant huit jours» .

Albert Londres is back in town .

Il rencontre, pour l’essentiel, de hautes personnalités, comme Ehoud Barak, ministre local de la Défense, qu’il «retrouve» chez lui, dans son merveilleux «salon tout en longueur, qui semble construit autour des deux pianos dont il joue en virtuose» – car le chef de guerre qui fait donner son armée contre les Palestinien(ne)s est aussi un élégant mélomane.

(Le gars fait tuer quelques civil(e)s, d’accord – mais n’oublions quand même pas son interprétation du prélude en si.)

Ou comme Ehoud Olmert, Premier ministre, qui se montre plein d’une exquise «drôlerie» , quand il narre le «ballet des médiateurs trop pressés» – qui voudraient bien, les tristes sots, que prenne fin la tuerie des Palestinien(ne)s.

Chanceux, BHL tombe aussi, dans le cours de sa pérégrination – et pendant que l’armée israélienne couvre Gaza de bombes – sur le gentil Asaf, qui est, côté cour, «patron d’un restaurant à New York» , et, côté jardin, et «dans ses périodes de «réserve», pilote d’hélicoptère Cobra» dans l’armée israélienne.

(Asaf, donc, a, comme BHL, des «identités diverses» .)

Asaf est un humaniste raffiné, qui juge que « rien ne justifie la mort d’un gosse» , et qui du coup, lorsqu’il trouve dans sa mire des civil(e)s, «détourne son missile» .

(Déjà, en 2006: BHL avait observé au Liban, «au principe du feu» de l’armée israélienne, un admirable souci d’ «évitement» des civil(e)s.)

BHL en tire la seule conclusion possible: «Dans Tsahal» , qui est l’affectueux sobriquet de l’armée israélienne, Asaf n’est «pas l’exception mais la règle» .

De sorte qu’il est assez curieux, quand on y réfléchit, que tant de civil(e)s de Gaza aient trouvé la mort sous les missiles d’une armée qu’animait l’amour des civil(e)s.

Le 13 janvier 2009, mû, tout de même, par l’envie d’ «aller voir» ce qui se passe de l’autre côté de la civilisation, Bernard se fond «dans une unité d’élite» de l’armée israélienne – Albert Londres is embedded – pour entrer, de nuit, «dans les faubourgs de Gaza-City» , où il voit «peu, très peu» de choses (et moins nettement, assurément, que dans le grand et beau salon d’Ehoud Barak).

Tout de même: il découvre «des buildings plongés dans l’obscurité» , puis «des vergers à l’abandon» , puis «la rue Khalil -Al-Wazeer avec ses commerces fermés» .

Rien ne laisse par conséquent supposer que la ville est depuis des semaines sous le feu de l’armée israélienne: ça pourrait se passer à Bernay-en-Champagne, où les commerces, la nuit, sont également fermés.

BHL admet que Gaza, pour ce qu’il en sait, doit tout de même bien être «sonnée, transformée en souricière, terrorisée» – même si rien ne permet de l’affirmer formellement, sur la seule foi de la contemplation de la paisible rue Khalil Al-Wazeer by night .

Mais pour autant, il peut en jurer: la ville n’est «certainement pas rasée au sens où purent l’être Grozny ou certains quartiers de Sarajvo» .

Il ajoute: «Peut-être serai-je démenti quand la presse entrera à Gaza» [^5].

C’est en effet ce qui s’est passé: on sait à présent que Gaza fut rasée par entiers pans – et que l’armée israélienne s’est livré à de véritables exactions.

BHL a négligé de parcourir cette réalité-là, préférant l’occulter.

Le seul fait de prétendre aujourd’hui, fût-ce pour un «texte de couverture» , qu’il était l’an dernier «à Gaza» relève, dans le meilleurs des cas, d’un foutage de gueule de niveau 9 – même à l’aune de la coutumière tartufferie du personnage.

Ou d’un pérenne dessein propagandaire.

Mais bon.

Du moment que Liliane est contente…

[^2]: Liliane: « Il y a là de la philosophie, des écrits sur l’art, des textes sur le judaïsme, des hommages aux écrivains qu’il aime, des exercices d’admiration, des reportages de terrain et, aussi, des textes politiques, bref, un vrai régal» .

[^3]: Comme souvent, la nuit, les commerces, aux pays que bombarde l’armée israélienne.

[^4]: Je pompe tout ça dans ce livre, qui déjà s’est vendu à plusieurs centaines de milliards d’exemplaires, mais que tu peux encore offrir à ta mémé.

[^5]: Donc, à l’époque: la presse n’entre pas dans Gaza. Non parce qu’elle souhaiterait plutôt passer du temps près des pianos dont Ehoud Barak joue en virtuose, mais parce que la démocratique armée israélienne lui interdit le passage.

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