« Film Socialisme » de JL Godard; « La Princesse de Montpensier » de B. Tavernier ; « Cleveland contre Wall Street » de JS Bron ; le Blac

Christophe Kantcheff  • 17 mai 2010
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« Film Socialisme » de JL Godard; « La Princesse de Montpensier » de B. Tavernier ; « Cleveland contre Wall Street » de JS Bron ; le Blac

Moins de 24 heures avant que soit présenté, à Un certain regard, l’un des points d’orgue du festival, l’œuvre la plus attendue et, peut-être, la plus redoutée : Film Socialisme , de Jean-Luc Godard. C’est tout simplement une splendeur. Pour avoir eu la chance de le découvrir quelques jours avant le festival, je lui ai consacré un papier critique dans le numéro de Politis paru jeudi dernier. Et comme je ne reviendrai pas sur le film dans ces chroniques, voici l’article en accès libre. (Petite précision, mais qui n’est pas anodine, ajoutée a posteriori dans cette chronique : Jean-Luc Godard n’est pas venu à Cannes. L’œuvre y est donc seule, et ne sera pas reléguée dans l’ombre de l’icône. Un acte que Godard est sans doute le seul cinéaste aujourd’hui à pouvoir assumer).

Si je place par anticipation cette journée de dimanche sous les auspices de Film Socialisme , c’est parce qu’il y a été beaucoup question de politique.

Illustration - « Film Socialisme » de JL Godard; « La Princesse de Montpensier » de B. Tavernier ; « Cleveland contre Wall Street » de JS Bron ; le Blac

Je passe rapidement sur la Princesse de Montpensier , de Bertrand Tavernier, en compétition. C’est un aimable album d’images, une suite ennuyeuse de chromos, une reconstitution du XVIème siècle sans souffle ni audace, de l’académisme bon teint qui ne dit pas grand-chose, sinon que les femmes – les princesses, tout au moins, puisque le peuple n’existe pas dans ce film – ne pouvaient alors vivre leurs passions sentimentales, et que les guerres de religion, c’est mal… Que la fête commence – tourné en 1975, c’était le deuxième film de Tavernier – manifestait autrement plus de caractère, de liberté, de fantaisie !

Le film le plus intéressant de la journée (parmi ceux que j’ai pu voir) était à la Quinzaine des réalisateurs : Cleveland contre Wall Street . Oui, revoici Wall Street ! En fait, le documentaire du cinéaste suisse Jean-Stéphane Bron offre l’exact contre-champ du film d’Oliver Stone vu avant-hier. Si lui aussi rend transparente la mécanique financière du capitalisme d’aujourd’hui, il le fait en se plaçant du côté des pauvres gens rendus encore plus pauvres après s’être fait arnaquer en contractant un prêt pourri, et expulsés de leur maison. Ce sont, en l’occurrence, les habitants d’un quartier de Cleveland, Slavic Village, « le ghetto du ghetto » dit un des personnages du film, qui voit ses habitants expulsés par centaines.

Illustration - « Film Socialisme » de JL Godard; « La Princesse de Montpensier » de B. Tavernier ; « Cleveland contre Wall Street » de JS Bron ; le Blac

Le dispositif du film fait songer à celui de Bamako , qu’Abderrahmane Sissako a tourné en 2006, où la Banque mondiale, le FMI et l’OMC étaient les accusés d’un procès fictif dont les parties civiles étaient les pays du Tiers Monde. On assiste là aussi à un procès fictif, que le cinéaste a décidé d’organiser alors que l’avocat Josh Cohen, à l’initiative d’une action en justice contre 21 banques au nom des habitants de Cleveland, ne parvenait pas à faire avancer la procédure. Mais à l’intérieur de cette « mise en scène », les témoins, les avocats, les jurés sont eux-mêmes, ne jouent aucun rôle, et les propos qu’ils tiennent leur appartiennent. La seule réserve que m’inspire ce dispositif réside dans la manière dont il est présenté dans le film : Jean-Stéphane Bron n’en explique pas suffisamment les modalités. Par exemple, on ne sait pas comment ont été choisis les jurés. Or, ce choix pèsera lourd dans le jugement final.

Les avocats, en revanche, sont clairement définis. Josh Cohen est l’accusateur, Keith Fisher est le défenseur, professionnel et convaincu, de Wall Street. Il est fascinant de mesurer à quel point les questions qu’ils posent aux habitants de Slavic Village relèvent de deux conceptions opposées du monde. Pour Keith Fisher, n’existe que la responsabilité individuelle. Pour Josh Cohen, comprendre pourquoi les uns et les autres ont décidé de souscrire un prêt hors de leur portée nécessite de prendre en compte le contexte social, les positions de faiblesse et de domination et les abus de pouvoir.

Illustration - « Film Socialisme » de JL Godard; « La Princesse de Montpensier » de B. Tavernier ; « Cleveland contre Wall Street » de JS Bron ; le Blac

Quant aux différents témoignages des habitants sur les méthodes utilisées pour les piéger, ils sont édifiants. On entend aussi l’ex-courtier local des banques expliquer avoir été embauché pour ses talents d’ex-dealer : ses réseaux étaient larges et son habileté à négocier attestée. Si les qualités pédagogiques de ce film sont évidentes, il est aussi précieux dans son pouvoir d’incarnation : subprimes, titrisation des créances et autres crédits toxiques perdent ici toute forme d’abstraction. Ce sont les armes d’une guerre qui ne dit pas son nom et qui abîme les corps et les esprits de ceux qui sont sans défense. Mais, heureusement, comme le montre aussi Cleveland contre Wall Street , pas sans résistances.

C’est le même souffle de résistance qui a prévalu lors de la conférence de presse du Blac (collectif national de l’action culturelle cinématographique et audiovisuelle). Le Blac, qui se bat contre les diminutions de crédit tous azimuts, du côté du ministère de la culture, du ministère de l’Éducation nationale, ou des Drac, a vu ces derniers temps les motifs d’inquiétude et de mobilisation se multiplier. D’où l’ « Appel de Cannes » , lancé aujourd’hui, pour l’organisation d’États généraux du cinéma, et qui avance un certain nombre de revendications, toutes aussi cruciales. Avec, en outre, un appel à souscription. (pour plus d’informations, le site du Blac est tout indiqué). Ce qui m’a également frappé lors de cette réunion, c’est la description que les intervenants ont faite de leurs interlocuteurs politiques, en particulier du ministre Frédéric Mitterrand : la plupart montrent de l’indifférence par rapport aux enjeux culturels, et apparaissent « abattus, fatigués, résignés… »

Enfin, dans le prolongement du dossier paru dans Politis jeudi, « Le Spectateur a-t-il le choix ? », qui a quelques liens avec ce qui précède, j’ai reçu un mail me signalant l’existence d’une pétition pour sauver une salle d’Art et Essai à Agen, les Montreurs d’images. C’est bien volontiers que j’en fais le relais ici.

Temps de lecture : 6 minutes
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