La stratégie de la coopérative

À l’occasion des conventions régionales sur l’avenir des Verts et d’Europe écologie, les militants de Paris XXe, l’un des groupes les plus importants de France, ont débattu pour la première fois de projets communs.

Patrick Piro  • 13 mai 2010 abonné·es
La stratégie de la coopérative

Un cul-de-sac pavé d’époque, des ramures rebelles qui fuguent au-dessus des murs décatis. Le lieu de rendez-vous, un ancien atelier réaménagé de bric et de broc, n’a pas été choisi au hasard : c’est le repaire de TéléBocal, « seule télé alternative autorisée en Île-de-France, et dont le directeur est militant d’Europe Écologie » , explique un militant Vert. Surtout, éviter le local du parti.

Vendredi dernier, une cinquantaine de militants écologistes du XXe arrondissement de Paris – personnalités du parti, élus, militants d’horizons variés – ont débattu de l’avenir d’Europe Écologie (EÉ) et des Verts à l’occasion d’un « forum convivial ». C’est une première. « Jusqu’à présent, nous avons bien fonctionné ensemble, mais uniquement à l’occasion des élections » , constate un militant : 25 % pour la liste EÉ aux dernières régionales à Paris XXe, sur les talons du PS (31 %). Surprise, les contributions révèlent peu d’appétence pour la fameuse « structuration » Verts-EÉ, qui échauffe l’esprit des chefs depuis quelques semaines (voir encadré). « Ce sont les militants d’Europe Écologie qui ont insisté pour que l’on parle d’abord des valeurs et des projets communs » , précise un cadre Vert.

Au programme : réduire l’empreinte écologique et les inégalités sociales, accroître le bien-être individuel et collectif : « Mon engagement prioritaire, c’est le XXe, nous avons d’abord des réponses concrètes à apporter sur le terrain » , souligne Maxime, d’Europe Écologie, dont plusieurs militants sous-entendent que « l’étiquette » leur importe peu pourvu qu’on s’entende sur le fond. Une Verte historique du quartier les définit gentiment, en aparté, comme des « “bébés politiques”, jeunes, imbattables en écologie pratique – circuits courts, circuits propres, circuits Internet ! –, plus prompts à préparer des quiches et à garder les enfants lors des meetings qu’à revendiquer des places à la tribune » .

Le débat s’engage sur une des sempiternelles plaies de l’arrondissement : la fracture sociale entretenue par les boulevards des Maréchaux et le périphérique, qui enclavent des cités comme Python-Duvernois, où les écologistes peinent à prendre pied.
On lorgne avec sympathie vers Montreuil et sa municipalité écologiste, de l’autre côté du périph’, « mais peine perdue, il est “infranchissable”, surtout à vélo » , témoignent ceux qui s’y sont risqués. Une ancienne conseillère régionale, transfuge du Parti socialiste qui « ne demande qu’à acquérir la culture écologique » de son nouveau sérail, appelle à valoriser le patrimoine bâti des quartiers populaires, à valeur historique, « et qui participe à rehausser l’estime propre des habitants » . Un militant propose de créer des ateliers d’urbanisme avec eux. Un élu renchérit sur le style « technique et froid » de la mairie d’arrondissement socialiste – « en deux ans, les comités d’habitants n’ont jamais été réunis… »
Les cadres Verts ne manquent pas d’évoquer les ambitions écologistes pour la bataille municipale de 2014. Quelques militants du MoDem s’installent, à l’écoute. En fin de réunion, une jeune femme du petit groupe se dira « sympathisante d’Europe Écologie et intéressée par les débats » .
« Notre spécificité d’écologistes, c’est la capacité de relier différentes problématiques locales au sein d’une vision globale » , poursuit une militante du parti.

Tentative de démonstration avec une série d’échanges sur… le compost en ville. Ce chantier pratique passionne dans cet arrondissement au riche réseau associatif, où plusieurs centaines de familles s’y consacrent. Au-delà de la satisfaction de bousculer des obstacles – le recyclage des déchets organiques, ce n’est pas que pour les pavillons ou la campagne –, c’est la dynamique enclenchée qui délie les langues. « Il faut se regrouper pour installer un composteur collectif au pied d ’un immeuble, se mettre de mèche avec des jardins collectifs pour déposer la matière… On est obligé de créer des liens, on échange, on s’intéresse à la biodiversité en ville, etc., ça va parfois très loin » , explique une Verte, qui égratigne à nouveau la municipalité au passage. « Le compostage les intéresse aussi, mais ils l’organisent d’en haut, pas à partir du désir des gens. »

Sa voisine évoque cette action qui a ramené un peu de paix sociale dans une cité du XIIIe en pleine tension : des câbles tendus entre les appartements pour y faire grimper des végétaux, plantés collectivement. « Les habitants fantasment beaucoup plus qu’on ne l’imaginait sur la nature en ville, reconnaît Denis Baupin, militant Vert local et maire adjoint de Paris. La biodiversité pourrait être un de nos grands projets pour 2014… »
C’est cependant le projet foisonnant d’Olivier (EÉ) qui excite le plus les imaginations, ce soir-là : la création d’un pôle d’économie solidaire et écologique pour Paris XXe, inspiré par l’expérience historique de la ­coopérative de consommateurs de la Bellevilloise [^2] – avec du « vert » en plus. Recenser les acteurs (entreprises, associations…), évaluer leur poids économique et social, en diffuser un annuaire, créer une ­coopérative de consommateurs éthique, bio, etc., lancer une monnaie alternative solidaire… Et les biffins, ces petits vendeurs à la sauvette de l’Est parisien « qui recyclent le contenu de nos poubelles » y ont leur place, intervient une militante, rappelant que la municipalité les chasse, préférant donner raison aux habitants qui s’en plaignent.

« Les Verts du XXe ont accepté de reprendre ces idées, qui nous semblent très représentatives de la mutation du mouvement social , explique Patrick Farbiaz, secrétaire du groupe. Dans l’esprit des bourses du travail ou des coopératives d’autrefois, nous souhaitons créer dans les quartiers des “maisons de l’écologie” fédératrices d’un espace où construire une économie solidaire et verte. Voilà le genre de projet qui me semble pleinement contribuer à l’organisation commune des Verts et d’Europe Écologie. »

[^2]: Née en 1877 dans l’arrondissement, elle comptait 8 000 sociétaires vingt ans plus tard.

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