De belles âmes

Anton Kouznetsov
propose une adaptation éblouissante
des « Âmes mortes »,
de Gogol.

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Bien que l’expérience de porter un grand roman à la scène soit devenue une tentative tout à fait banale, le risque de ne pas trouver le bon passage de l’un à l’autre est toujours très grand. Les Âmes mortes de Gogol a déjà attiré pas mal de metteurs en scène, mais le revoilà dans une version conçue par un metteur en scène russe installé en France, Anton Kouznetsov, en collaboration avec Laurent Lejop. Ici, le parti pris n’est pas du tout semblable à celui du Russe Lev Dodine ou du Polonais Krystian Lupa, qui, s’emparant de récits monumentaux, visent à donner à la cérémonie scénique l’épaisseur même du romanesque. Kouznetsov est à la fois plus simple et moins ambitieux. Il prend dans le roman, bien traduit par André Markowicz, une série de chapitres qu’il transforme en scènes et il intègre quelques moments monologués où Gogol se dépeint lui-même, écrivant et broyant du noir (on sait qu’il brûlera la seconde partie du livre et mourra ensuite du refus de s’alimenter).

Le personnage central de Tchitchikov est joué par un acteur, Laurent Manzoni, qui se cantonne à ce rôle-là. Tous les autres rôles masculins, plus un rôle féminin, sont joués par son partenaire, Hervé Briaux. Enfin, d’autres personnages féminins, épisodiques, sont tenus par une actrice russe, Véra Ermakova (avec une belle autorité et une pointe d’accent qui n’est pas un défaut). La plupart du temps sanglé dans un smoking rouge, Tchitchikov va occuper les différents points du plateau, où il n’y a guère que quelques chaises, deux ou trois tables et un escalier sur roulettes qui monte vers une façade de planches. Ici et là, le personnage central tente d’acheter les « âmes mortes » des paysans disparus, que le régime tsariste et esclavagiste continue de taxer, en rançonnant les propriétaires après avoir fait le malheur de ces pauvres serfs dotés de la dignité du bétail. Pourquoi cet homme acquiert-il les fiches d’état civil de fantômes ? Gogol donne des réponses et laisse au lecteur la possibilité d’en trouver de plus secrètes. Autour de ce mystère, le spectacle est une succession de marchandages diaboliques entre ce grand filou et des nantis tantôt naïfs tantôt féroces en affaires.
Hervé Briaux et Laurent Manzoni, magistraux, donnent de la démesure musclée à chacun de leur face-à-face. Ce ne sont que des fragments du livre, tous éclatants, tant la soirée, éblouissante d’intelligence et de drôlerie, happe le spectateur dans un corps à corps athlétique avec la noirceur humaine.


Les Âmes mortes, MC 93, Bobigny, 01 41 60 72 72. Jusqu’au 29 juin.

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