«Autour De Trente-Huit Heures»

Sébastien Fontenelle  • 27 juillet 2010
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Le fanatique dévot des marchés dont le prénom est Nicolas et le nom Baverez veut très fort «assumer la rigueur» [^2].

En vrai.

Pas comme «au tournant de 1983» , qui était, vu de lui, de la rigolade gauchisante.

Le gars réclame, dans Le Monde (où l’on aime si fort sa prose qu’on la publie toutes les deux semaines, histoire de montrer qu’on est pour de bon de référence), une véritable rigueur, véritablement roots , car, de son point de vue: «Il est inconséquent d’expliquer à juste titre que l’âge légal de la retraite ne peut être maintenu à 60 ans en France quand il s’établit entre 65 et 67 ans en Europe [^3] _, et de prétendre dans le même temps échapper à la rigueur que tous nos partenaires appliquent»_ .

(En clair: ça serait d’autant plus con d’assumer la rigueur sans assumer la rigueur, que nos voisins d’Europe assument la rigueur en assumant la rigueur[^4] – mâme Dupont.)

Et de livrer sa recette pour une rigueur bien cuite: «L’effort principal doit porter sur la baisse des dépenses» [^5].

Plus précisément: il convient de «modifier la structure des interventions publiques» , et d’en finir avec « l’État-providence et les transferts sociaux qui atteignent 35 % du PIB» .

(Tiens, dis-tu: ça ressemble très fort à du Jacquattali – même goût, même texture.

Et en effet: c’en est – tu le verras en cliquant ici.

Et cela confirme – pour qui en douterait – que la production des suppôts[^6] des marchés a ceci de particulier qu’elle ne varie jamais, qui que soit le prédicateur de permanence[^7].)

Et de préconiser (pour qui n’aurait pas bien compris, maîtrisant mal son Baverez, qu’il serait à son avis temps que les gueux courbent l’échine plus bas qu’ils ne font ces temps-ci): un «gel des pensions» , une «remontée du temps de travail autour de trente-huit heures» , et une «rationalisation des aides sociales, notamment du cumul RMI, RSA et PPE» où se gobergent tant d’assisté(e)s.

En attendant, bien sûr, les temps meilleurs où le gouvernement des Nicolas votera enfin l’abolition des retraites et le rétablissement du travail des enfants.

Déjà: c’est pas rien.

Déjà: nous avons là de quoi donner du plaisir à plus d’un rallye de possédant(e)s.

Mais ce n’est pas encore tout: Baverez souhaite, aussi, que soit enfin «brisé» le «tabou de la hausse des impôts» .

Pas les impôts des riches, évidemment: ça serait injuste.

Plutôt les impôts «de tous les ménages, à travers la création d’une tranche supplémentaire de l’impôts sur le revenu couplée à la suppression de l’impôt sur la fortune» .

Ponctionner le plutôt pauvre pour mieux gaver le ploutocrate[^8]: Baverez narre là, d’une plume vibrée de liesse, l’Eden capitaliste.

Bien entendu, la soumission aura de justes récompenses: dès que l’RMIste aura librement consenti à renoncer à trop d’ «aides sociales» , on lui donnera, ne ris pas, «une revitalisation de la démocratie» – façon Grande-Bretagne.

Là-bas, neffet, hoquette Baverez, «la coalition britannique conduite par David Cameron» a joliment su conjuguer le gros bâton clouté, sous la forme d’ «une cure d’austérité drastique» , et la gentille carotte râpée: «La révision des lois sécuritaires votées après le 11 septembre» .

Et ça, n’est-ce pas, c’est la quintessence du bonheur selon Baverez: un monde où les patrons rajoutent encore vingt flics aux douze qui patrouillent déjà ton mètre carré, puis te font profond les poches, puis t’annoncent qu’ils vont, par souci d’équité, retirer trois flics, sur les vingt.

Et tu ne dis même pas merci?

Mais que tu es ingrat(e).

[^2]: Comprendre qu’il veut, en réalité, que la plèbe assume la rigueur: lui, perso, payé par l’État (et par l’ENA, en l’occurrence) pour exiger que l’État se dégraisse, n’a bien sûr aucune intention d’exiger que son émolument soit rigoristé.

[^3]: Si que nos voisins le font, mâme Dupont: c’est qu’on devrait aussi le faire, ou si nous sommes tombé(e)s si bas que nous méprisons le bon sens?

[^4]: Puissance de la démonstration, percussion des arguments: c’est à ces envolées que Fottorino sait pourquoi il aime son Nicolas.

[^5]: De fait: il est rare qu’une rigueur budgétaire se caractérise par une soudaine folie dépensière.

[^6]: Et au lit.

[^7]: Si tu disposes d’un vocabulaire actif d’une vingtaine de mots – dont les indispensables «croissance», «rigueur» et «tabou» -, d’un accès direct à Fottorino et d’une frénétique envie de lécher le fondement des nanti(e)s: rien ne s’oppose vraiment à ce que tu fasses chroniqueur à Le Monde , plutôt que, disons, tourneur chez Laplombe.

[^8]: © CQFD

Publié dans
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Temps de lecture : 4 minutes
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