Un 14-Juillet très colonial

Plusieurs ONG manifestaient, mardi à Paris, pour protester contre la présence le lendemain sur les Champs-Élysées du « pré carré » africain de la France.

Julien Badaud  • 15 juillet 2010 abonné·es

À la veille du défilé du 14-Juillet sur les Champs-Élysées, auquel devaient participer les armées de treize pays des anciennes colonies françaises, l’ONG Survie et le réseau Sortir du colonialisme, associés à 73 autres organisations, ont manifesté mardi à Paris contre la « Françafrique ». Ils entendaient répondre à «  l’organisation par l’État français de scandaleuses commémorations à l’occasion de la fête nationale du cinquantenaire des pseudo-indépendances », indiquait Odile Biyidi, présidente de Survie.

En effet, les troupes de treize des quatorze pays africains anciennement colonisés par la France devaient participer au traditionnel défilé, devant douze de leurs chefs d’État présents dans la tribune officielle aux côtés de Nicolas Sarkozy. Seule la Côte-d’Ivoire était absente, le président Laurent Gbagbo étant en « froid » avec Paris. « Il y a, d’un côté, le 14-Juillet de la liberté, de la fraternité et de l’égalité et, d’un autre côté, un défilé où il va y avoir des troupes dirigées par des criminels » , accusait Patrick Farbiaz, membre du réseau Sortir du colonialisme. Il dénonçait également les troupes africaines qui faisaient ainsi « allégeance à la France de Nicolas Sarkozy ». Benjamin Moutsila, représentant de la Fédération des Congolais de la diaspora, a qualifié ce 14-Juillet de « défilé de la honte », notamment pour la présence de Léonard Essongo, un militaire « Cobra » (Combattants de Brazzaville) qu’il décrit comme un « criminel » ayant participé au « massacre de populations civiles » en République du Congo. À l’Élysée, on répond que « tous les contrôles ont été faits pour éviter que défilent des personnes qui font l’objet de poursuites » . On se permettait même d’ajouter cette fausse interrogation bien dans le style rhétorique de Nicolas Sarkozy : « Pourquoi les armées africaines seraient-elles les seules qu’on ne peut pas inviter ? » Pour Jacques Toubon, en charge du cinquantenaire des indépendances africaines, « ce défilé est avant tout un hommage aux soldats africains qui ont combattu pour la France », avant de préciser : « Cela doit aussi permettre d’assumer, d’expliciter et de rénover la relation entre ces pays et la France ».

Les ONG présentes reprochaient également au président de la République de ne pas s’être déplacé en Afrique lors des célébrations des cinquante ans d’« indépendances ».
Pendant que les ONG manifestaient, Nicolas Sarkozy, lui, recevait les chefs d’État des treize pays, pour un déjeuner à l’Élysée. Laurent Gbagbo s’est fait représenter par son ministre de la Défense. Quant au Malgache Andry Rajoelina, il était le seul à n’avoir pas reçu de carton d’invitation. Mais ses soldats étaient présents. Ce déjeuner intervient six semaines après le sommet France-Afrique de Nice, au cours duquel Nicolas Sarkozy avait affirmé n’avoir « que des amis » sur le continent africain. Le message suggérait qu’il n’y avait plus de pré carré français, héritage de la période coloniale, et que la France entretenait un même niveau de relations avec tous les pays africains, fussent-ils anglophones. À quelques semaines d’intervalle, la contradiction est patente. L’association Survie, qui milite principalement pour le « démantèlement de la Françafrique », s’est dite étonnée de ce « déjeuner entre amis ». « Rien n’a changé, déplore son secrétaire général, Olivier Thimonier, la France ne veille qu’à préserver ses intérêts, sans aucune exigence démocratique. » Il y avait sans doute d’autres façons de marquer les « indépendances » que d’enrôler symboliquement les armées africaines dans nos célébrations nationales. À moins que cette énorme ambiguïté ne trahisse finalement ce que la France de Nicolas Sarkozy entend par « indépendance ».

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