Dossier : Une école pour l'élite ?

Une injustice de classe

Un élève sur cinq est aujourd’hui en difficulté. La lutte contre l’échec scolaire est délaissée. Rien n’est fait pour y remédier. L’égalité des chances a-t-elle été abandonnée ?

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L’école française renforce-t-elle les inégalités ? Un élève sur cinq serait ­désormais en difficulté, selon l’enquête Pisa menée pour l’OCDE (voir page 19). En dix ans, de 2000 à 2009, cette proportion est en effet passée de 15 % à 20 %. « La France est le pays de l’OCDE ou le retard scolaire à 15 ans est le plus important [...], et où l’impact de l’origine sociale sur les résultats des élèves est le plus élevé » , pointait la Cour des comptes le 12 mai 2010. L’école française renforce les disparités sociales. Bien plus que les systèmes scolaires de pays plus inégalitaires comme l’Angleterre et les États-Unis. « Le système d’éducation ­français a toujours été un système élitiste, rappelle Éric Charbonnier, expert à l’OCDE 1. Il est nécessaire de garder ces élites, mais aussi d’aider les élèves en échec scolaire à rattraper leur retard. » Ce qui est loin d’être le cas.

En fin de troisième, 15 % des élèves se retrouvent en grande difficulté. Le collège « unique » est remis en cause. Mais les problèmes naissent en amont : un élève sur cinq entre en sixième avec de faibles compétences, notamment en lecture. « Il ne suffit pas de mettre tous les élèves ensemble pour produire de la réussite scolaire. Il faut s’interroger sur ce qui génère l’échec » , suggère le sociologue ­Stéphane Bonnéry 2. Et ce, dès le début de la scolarité. Selon l’enquête Pisa, les élèves scolarisés dès la maternelle pendant plus d’un an « devancent ceux qui ne l’ont pas été » . Un avertissement pour ceux qui envisageaient d’affaiblir, voire de supprimer, l’école maternelle, comme Xavier Darcos en 2008.

D’où vient cette reproduction des inégalités ? En France, le milieu social et les caractéristiques familiales influent davantage sur la variation des performances scolaires que dans les autres pays comparables. Les enfants d’ouvriers ou d’employés ont moins de chances d’accéder au bac que les fils et filles de cadres. Les élèves issus de l’immigration (13 %) ont plus de mal qu’ailleurs en compréhension de l’écrit. Comme le souligne le Haut Conseil à l’intégration, ils sont plus nombreux à vivre dans des quartiers concentrant les difficultés économiques et sociales, à être scolarisés en zone ­d’éducation prioritaire (ZEP), et à avoir des parents peu qualifiés. À plusieurs reprises, l’école a bien tenté de compenser l’élitisme républicain. Le collège unique « visant la réussite de tous » (loi Haby, 1975), les ZEP (Alain Savary, 1981) et des objectifs tels que « 80 % d’une classe d’âge au bac » (Jean-Pierre Chevènement, 1989) étaient censés aller en ce sens.

Depuis une décennie, cette tendance s’inverse : « Les politiques éducatives visent à élargir le recrutement des élites plutôt qu’à élever le niveau général » , note Élisabeth Bautier, professeur en sciences de l’éducation à Paris-VIII. Selon elle, de 1980 à 1990, l’éducation prioritaire fut une politique sociale assortie d’une volonté d’élever le niveau. Elle a été relancée dans les années 1990, avec des objectifs plus territoriaux, doublée dans les années 2000 par la politique de la ville… puis dynamitée par la loi Fillon de 2005. « Aujourd’hui, personne ne dit qu’il faut en finir avec l’éducation prioritaire , observe Roland Hubert, du Syndicat national des enseignants du second degré (Snes). Mais le bilan est mitigé. On est passé de la réussite de tous à la réussite de chacun, c’est-à-dire qu’on a entériné l’idée que certains ne peuvent avoir le même destin que les autres. » Le collectif « École changer de cap », qui regroupe des enseignants, des pédagogues et des psychologues scolaires, critique désormais « l’hypercompétition » et la « lutte des places » . « La société s’accommode d’un taux d’échec important » , déplore Claire Krepper, de l’Unsa Éducation.

« Aujourd’hui, on défend l’aide individualisée, le parcours personnalisé , regrette Élisabeth Bautier. Ça satisfait les parents. Mais qu’est-ce que ça donne en termes de résultats ? L’école, c’est d’abord l’apprentissage en collectif. Or, l’école en tant que système a lâché l’égalité non pas des chances mais de réussite. On segmente les élèves, on crée des groupes particuliers. » Notamment par des dispositifs pour les élèves « méritants » issus de milieux défavorisés : classes Sciences Po, internats d’excellence… Cela concerne près de 6 000 élèves en 2010 (20 000 prévus en 2012) sur le demi-million de scolarisés en ZEP, soit un peu plus d’1 %… En privant les établissements ZEP de leurs éléments moteurs, ces dispositifs viennent renforcer la ségrégation déjà amorcée par l’assouplissement de la carte scolaire. Résultat : la grande majorité des « réseaux ambition réussite » ont perdu 10 % de leurs élèves, a calculé la Cour des comptes. Les meilleurs s’en vont, laissant les moins bons entre eux. Ceux-ci voient disparaître un à un les dispositifs censés les aider à ne pas décrocher. Les internats de réussite éducative, qui devaient lutter contre l’échec scolaire et le décrochage, ont vu leurs financements réduits de 70 % ! Les Réseaux d’aide spécialisée aux élèves en difficulté (Rased) crient famine.

Individualisation oblige, l’élève qui risque de ne pas maîtriser le socle commun se voit proposer un programme d’aide personnalisée. Dispositif dans lequel il s’engage en signant un document avec sa famille. C’est donc lui qui devient responsable de sa réussite ou de son échec, et non plus l’institution. « On cherche la mixité des élites plutôt que la mixité sociale, on sauve une poignée de méritants en cantonnant les autres à leur ghetto et au minimum du socle commun » , déplore le Snes. L’accroissement des inégalités sociales se répercute forcément sur l’école. « Le meilleur moyen de les compenser, c’est l’encadrement , estime Roland Hubert. Mais les structures actuelles ont été pensées pour diminuer le nombre de postes. » 66 000 en moins depuis 2007…

La question des moyens n’explique pas tout. « L’enquête Pisa met également en évidence le fait que l’école repose sur une culture de l’écrit qui n’est pas si évidente pour tout le monde , ajoute Élisabeth Bautier. Pour citer Bourdieu, l’école vient sanctionner ce qu’elle n’enseigne pas : la recherche documentaire, le travail avec les autres, la mobilisation des connaissances, la transformation d’expériences en savoir… » Une analyse que partage Roland Hubert : « L’école a été pensée pour des élèves qui ont déjà les clés et les codes. Pour les autres, au lieu de travailler sur les raisons de leurs difficultés, on cherche à limiter leurs ambitions. » Paradoxe : ceux qui sont en échec « sont sommés de s’imaginer rapidement un avenir » , quant aux autres, « ils ont tout le temps » .

L’idée que les élèves se font de l’école serait fonction de leur milieu. Un enfant de classe moyenne ou favorisée a intériorisé le message de réussite. À la différence des élèves issus de milieu populaire. L’école, ce n’est pas pour eux, pensent-ils. « Autrefois, les inégalités scolaires portaient sur l’accès à la voie longue du secondaire. Aujourd’hui, elles existent au sein d’une même scolarité, face aux mêmes savoirs qui sont officiellement diffusés à tous dans la scolarité unique, du CP à la cinquième , explique Stéphane Bonnéry. Très tôt dans ce parcours, les écarts d’acquisition de savoirs préparent “l’orientation” future. La sélection est internalisée. Elle repose sur l’évaluation des performances scolaires, devenue l’un des mécanismes essentiel du tri social. »

Enfin, avec le manque d’équipements et d’encadrement, le travail personnel à la maison s’alourdit et le recours aux cours particuliers s’est développé. « Les parents ne sont pas à égalité pour suivre et accompagner leurs enfants dans leurs études, estime le Snes. Le travail à la maison contribue ainsi à accroître les inégalités lorsqu’il met en jeu des savoirs et des savoir-faire qui n’ont pas été travaillés en classe. »


  1. Libération, 7 décembre 2010. 

  2. Comprendre l’échec scolaire, La Dispute, 2007. 


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